Perdre la tête de Bertrand Leclair au Mercure de France

19 septembre 2017 Par
David Rofé-Sarfati
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Résister à l’étourdissement général, voilà entre autre le propos du dernier roman de Bertrand Leclair, Perdre la tête. Un roman policier entièrement vécu par l’auteur-narrateur à partir de sa chambre d’hôpital.

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Wallace, hétéronyme de l’auteur-narrateur, est allongé sur un lit d’hôpital à Rome avec une balle dans le genou. Sa maîtresse vient sans raison apparente de lui tirer dessus. Wallace avait suivi sa femme Hanna dans la capitale italienne où elle prenait un poste de correspondante pour la radio. Et là à Rome il s’est épris de Giulia, la troisième épouse d’un très riche amateur d’art qu’un accident a laissé paraplégique, vissé dans un fauteuil roulant électrique. Sa maîtresse lui a tiré dessus, explique-t-elle, pour lui éviter d’être kidnappé par son mari qui nourrit le projet de pratiquer une greffe de tête, de récupérer le corps de l’amant de sa femme, d’y implanter sa propre tête et de quitter ainsi son fauteuil roulant.

C’est de la science-fiction mais pas tant. Wallace consciencieux et appliqué résiste, gère sa peur et sa survie. Il découvre le trafic d’organes entre la Chine et l’Europe, le noyautage de l’administration politique italienne par la mafia et la part de cette mafia dans le marché d’art et dans toutes les entreprises incroyables, comme cette greffe de tête. Il y croit facilement car chaque information est vérifiée sur Internet. Et nous lecteurs, nous penchons vers cette foi, c’est la force du roman.

Le roman est très intéressant pour cette manipulation , aisée car elle nous offre une science-fiction qui est déjà dans nos esprits, qui occupe déjà nos rêves d’enfants ou nos rêves d’adultes, des rêves d’immortalités qui se compromettent consentants à toutes loufoqueries, apories ou bizarreries scientifiques, à toutes les démonstrations sournoises jusqu’à glisser sur cette pente vers les théories du complot ou de la fin du monde. La grande valeur de ce livre au delà du plaisir à mener dans une complicité enfantine avec le héros une enquête policière internationalisée par la puissance de Google est sa capacité à nous manipuler, à nous installer dans une nouvelle position, celle où l’on donne crédit aux théories du complot et autres rumeurs ou désinformations.

Bernard Leclair signe ici un roman vivant à la plume subtile qui cisèle chaque réflexion du héros dans un monologue intérieur captivant;  l’intrigue semble renvoyée comme un effet de bord et si parfois le lecteur est oublié au profit de la logorrhée solitaire de l’auteur, et si parfois dans une vieille loyauté avec une loi du genre des romans policiers en Italie le biais est misogyne, cette enquête, surplus du geste de l’écrivain et de son texte lui même, nous passionne.
Sortie le 24 Août 2017
256 pages