« La Divine Chanson » de Waberi, odyssée mélomane sur les traces d’une légende

24 janvier 2015 Par
Melissa Chemam
| 0 commentaires

Dans une langue éprise de poésie, l’auteur djiboutien, vivant entre la Corne de l’Afrique, l’Europe et les Etats-Unis, Abdourahman Waberi donne vie à un personnage inspiré de la légende de la soul music, du hip-hop et du jazz américains, Gil Scott-Heron. Son « Sammy l’enchanteur » et son chat qui sert de voix de narration nous emmènent sur les traces des derniers jours du musicien, entre Paris, New York et Berlin. Un livre entre fantasme, légende et réalité, qui nous plonge dans une tranche d’Amérique complexe et talentueuse.
LaSolutionEsquimauAW

(texte) Dans ce livre, il y d’abord la patte d’un écrivain féru de culture orientalisante : un chat aux sept vies accompagnant son maître adoré prend la parole et passe de sa vie de soufi à celle de compagnon de route du musicien. Puis arrive à petits pas, la complexe personnalité de ce musicien génial et addictif autant qu’addict. On ne peut s’empêcher d’écouter « The Revolution Will Not Be Televised », de l’inoubliable Gil Scott-Heron, disparu en 2011, celui que l’on surnommait le « Bob Dylan noir ».

Ecrit suivant un plan très découpé, centré autour des ellipses et sauts dans le temps, ce livre promenade, succession de récits et de digressions, nous mène entre plusieurs univers. Il y a d’abord le Paris que ce Sammy l’Enchanteur, double de Scott-Heron donc, a tant aimé, autour notamment de la légendaire salle du New Morning où il atterrit pour un de ses derniers concerts, en avril 2011, du Faubourg Saint-Denis et d’un Montmartre d’expats artistes. Un Paris consacré à l’amour, celui du public, celui du héros qui se laisse aller un peu – il a tant de mal à cela – au bonheur. Puis il y a bien sûr Brooklyn et puis Berlin, où le protagoniste succombe à toutes les tentations, drogues en premier lieu, pour s’aider à supporter ce monde. Mais on redécouvre surtout ce « Sud » mythique de la culture musicale noire américaine, entre le Mississippi et le Tennessee de son enfance.

Le livre retrace alors la jeunesse du musicien, « fils sans père » comme Scott-Heron, qui construit cette personnalité complexe, de son enfance où il fut le parfait élève, à l’étudiant déchiré par les doutes et les absences, en passant par les moments magiques auprès de sa grand-mère maternelle, les plus beaux passages du livre. « La prédisposition se manifesta très tôt chez lui », annonce alors le narrateur, « dès sa naissance. Il est donné à peu de gens de maintenir cette flamme, d’y croire vraiment, sans soupçon ni retenue. Et une toute petite minorité sait en user sans effort – du moins en apparence. Le reste de sa vie n’est qu’un long et patient apprentissage pour arriver à maîtriser ce talent, à user de ce feu intérieur sans risquer sa peau ». Car, ajoute-t-il : « Ce don des dieux comporte sa part de bien et sa part de mal ».

Un roman étonnant, à la structure excentrique, et qui mêle de manière originale digressions oniriques et réflexions culturalistes, mais qui a surtout le mérite de nous mettre en orbite sur cette trajectoire passionnante qu’a tissé Gil Scott-Héron.