« Carlos et Budd, ovation et silence », par Yves Revert

5 septembre 2017 Par
Antoine Couder
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Un roman inspiré de faits réels qui finit par décrire l’inanité du simple documentaire face à la fiction.

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C’est au Mexique peut-être, dans les années 1950, que se déroula la curieuse rencontre entre l’art du western magnifié par Hollywood et celui plus ancestral de la corrida. Le western est cette « ligne droite entre le ciel et la terre, deux surfaces pures qui attrapent chacune une moitié du regard, et des hommes aux visages comme de la pierre ». Quant à la corrida, elle se résume à cet “instant” durant lequel le toréro plonge l’épée, le poids de son corps reposant alors sur les orteils et non sur les talons. « Privé de presque tout contact avec le sol, il bascule en avant, tête haute, la charnière du buste dans le prolongement, il pourrait tout aussi bien prendre son envol et disparaître dans les airs ».

Cette rencontre du geste et de l’espace, de la disparition dans l’espace, est également celle du grand réalisateur Budd Boetticher avec le non moins célèbre toréro mexicain Carlos Arruza que l’auteur de ce premier livre raconte ici, dans un (parfois trop) subtil enchevêtrement de visages, de voix et de temporalité. Un roman qui décrit en même temps qu’il murmure le désir intense de dévoiler la nature profonde de la corrida dont le réalisateur américain fut un adepte chevronné. Une vérité filmée aux allures de défi platonicien, consistant non plus à suivre « l’ombre que (projette) des visages et des corps », mais de construire un « labyrinthe d’images (dans le but de) prendre la vie au piège (lui faire perdre) le fil le long duquel elle s’écoule et reste bloquée à l’intérieur des couloirs du temps ».

“Arruza” finalement sorti en 1972 dans l’indifférence générale est un film documentaire avec des personnages réels, et de réelles scènes de corrida; un film maudit, un film impossible sur cette « ovation»   qui finit par laisser disparaître son sujet, ce malheureux et consécutif « silence » que cherche à cerner ce roman. Au final, une pure obsession de cinéma qui – ne pouvant littéralement exister- mena chacun à sa propre perte : les femmes à l’amertume, le réalisateur à la ruine et le toréro –fatalement- à la mort. Sous les applaudissements.