Henri Michaux ou la fin de non-recevoir

29 février 2016 Par Mathias Daval | 0 commentaires

Avec « Donc c’est non », les éditions Gallimard proposent une excentrique compilation épistolaire d’Henri Michaux. Réunies par son compatriote l’écrivain Jean-Luc Outers, ces 91 textes ont tous pour caractéristique d’être des lettres de refus.

Si la réticence de Michaux à paraître publiquement était connue, on estimait mal jusqu’à quel point le poète était aussi définitivement réfractaire à toute interaction médiatique, à toute forme de notoriétisation qu’il jugeait aussi inutile qu’enclavante (« Henri Michaux ou le refus de l’enfermement », énonce d’ailleurs le titre d’un livre de Blanchot).

« Toi pour qui Henri Michaux est devenu un nom propre peut-être semblable en tout point à ceux-là qu’on voit dans les faits divers accompagnés de la mention d’âge et de profession… », écrit-il dans le poème « Amours ». C’est que Michaux ne tient pas du tout à élargir son cercle de reconnaissance. « Je n’ai nulle, nulle envie de plus de public » (lettre de 1977). Car la figure de Michaux est complexe, mêlant à la fois introversion, tour d’ivoire du poète, aussi bien que fortes amitiés artistiques et voyages innombrables.

Grand combattant de la souffrance et en même temps observateur clinique et assidu de ses ennemis intérieurs comme extérieurs, Michaux était le militant borné et imperturbable de son propre isolement : « Ces textes ne peuvent absolument pas être publiés », « Je suis catégoriquement opposé », « Je serai Intraitable, cela va sans dire » (les termes les plus forts de la rebuffade étant souvent soulignés ou mis en majuscules).

Fins de non-recevoir parfois brutales, qui semblent ne laisser filtrer que peu d’exceptions, même amicales. Et toujours, en conclusion des lettres, comme une excuse d’être forcé à cette brutalité, une formulation d’expression d’amitié ou de cordialité, dont la plus symptomatique est peut-être celle envoyée à un responsable du ministère de la Culture belge : « Je suis au regret de devoir tout vous refuser et vous prie, ces projets mis à part, de me croire cordialement vôtre ».

« Donc c’est non » se lit comme une pièce du puzzle autobiographique de Michaux, avec un humour involontaire issu du décalage entre les attentes des revues, éditeurs et autres quémandeurs, et la volonté du poète qui est en parfaite contradiction avec les habitudes littéraires : car quel écrivain affirmerait ainsi être « absolument opposé à ce qu’on envisage même une possibilité d’édition de poche et même d’une édition ordinaire dépassant 2.000 exemplaires » ?

Curieuse initiative, donc, qui tient du paradoxe, que d’éditer une anthologie des lettres d’un auteur qui refusa systématiquement les propositions (aussi prestigieuses fussent-elles) de recueils de ses textes. Une entreprise assumée avec autodérision par Jean-Luc Outers, qui conclut la série de missives par un envoi imaginaire de Michaux lui enjoignant de renoncer au projet ! Et puis une lettre du 27 juillet 1983 le dédouanera peut-être : « (…) je suis, sachez-le, contre la publication des lettres de moi. Laissez-moi mourir d’abord. »

Henri Michaux, Donc c’est non. Gallimard, mars 2016, 208 p., 19,5 €


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