[Luxembourg] Tony Cragg, Darren Almond et Samuel Gratacap : Trois nouveaux vernissages en présence des artistes au Mudam

13 février 2017 Par
Yaël Hirsch
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Ce vendredi 10 février 2017, le Musée d’Art Moderne du Duché du Luxembourg vernissait, dans un contexte un peu particulier : en poste depuis 2009, le directeur Enrio Lunghi a du démissionner en décembre dernier. En période de transition, c’est une délégation du conseil d’administration qui s’occupe des affaires quotidiennes du Musée, tandis qu’aux côtés des artistes, les commissaires Christophe Gallois et Clément Minighetti présentent au public et à la presse le programme imaginé avec M. Lunghi Ce programme est, à son habitude, formidable, avec – jusqu’au mois de septembre une immense exposition des sculptures de l’anglais Tony Cragg qui s’épanouissent divinement dans l’espace imaginé par Pei, tandis que Darren Almond fait réfléchir en plurimédia à la place de l’homme sur terre et que Samuel Gratacap interroge par ses photos a représentation d’un camp aujourd’hui… Trois expositions majeures, à découvrir d’urgence si vous allez à Luxembourg.

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L’inauguration des trois nouvelles expositions du Mudam a donc commencé devant l’auvent imaginé par les frères Bouroullec pour la cafétéria du Musée par une présentation par les commissaires de chacune des expositions avant que Laurent Loschetter, membre du Conseil d’administration du musée ne prenne la parole pour faire taire les fausses rumeurs qui annonçaient la veille qu’il prendrait la direction du Mudam « je n’ai pas les qualifications » a-t-il affirmé, expliquant qu’il gérait avec deux collègues le quotidien du Mudam en attendant la désignation du nouveau directeur. Pour trouver un successeur à Enrico Lunghi les membres du Conseil d’administration du musée ont décidé de se « laisser le temps » et de faire appel à une commission internationale réunissant des directeurs de musées internationaux. Il s’agit de trouver le « bon direteur « qui infléchira la politique des 20 prochaines années pour le Musée.

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C’est en présence de l’artiste commentant lui-même sa rétrospective que nous avons commencé la visite par l’exposition Tony Cragg, qui réunit sous la verrière du Mudam et en son premier étage vaste et haut une trentaine d’œuvres de l’artiste depuis les années 1930.

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Élégant, pédagogue, polyglotte, Tony Cragg a commencé devant trois grandes sculptures bleues et elliptiques (« Points of view », 205, pour nous parler de la manière dont il construit et déconstruit les ellipses. Mais au fur et à mesure que son commentaire avançait avec la diversité des œuvres monumentales, il est devenu clair que ce ne sont ni la taille, ni la géométrie des formes qui compte pour cet artiste délicatement à l’ancienne et qui ne se cache par d’avoir beaucoup d’assistants dans son atelier du Wuppertal. Pour lui, la sculpture n’est pas conceptuelle, elle est comme art, un moyen unique de donner sens à la matière alors que la science ne fait que nous dire de quoi elle est faite. De matières préhistoriques tricotées en masse (« Forminifera », 1994, propriété du Mudam) au très emblématique « I’m alive », en passant par l’amas compressé de 34 ellipses rouge sang (« Compound, 2015), en passant par un jeu de dés très anti-einsteinien ou un souffle créateur de verres, l’on comprend que sous sa politesse toute britannique et son humour irrésistible, Tony Cragg nous enjoint de « voir ce qu’il y a derrière l’apparence ». « Dans mon travail, il y a toujours une question de structure interne, mais je la développe jusqu’à ce qu’elle obtienne une qualité émotionnelle ».

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De l’émotion, l’artiste anglais nous en a donné lorsqu’il a mis en scène et mimé les perceptions très autobiographiques qui animent son être devant une représentation en 3D et verte d celles-ci, plein de pavillons. Impressionnante, cette rétrospective du travail de Cragg montre combien il interroge par cent matières et mille recompositions le sens de la matière et donc de la vie.

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Dans cette série d’exposition qui tire définitivement un pont par-dessus le Brexit, l’on a pu découvrir le travail d’un autre artiste anglais en sa présence. Discret et concentré, Darren Almond nous a fait entrer dans son univers aussi scientifique que vertigineux joliment mis en scène au rez-de-chaussée du Mudam. L’exposition « Timescape » commence par de la gravure avec les mots de la poétesse écossaise nan Shepherd qui interrogent tout de suite l’emplacement (« Laurentia, 2017), avant de se poursuivre par le mélange étrange de photos de stèles écossaises datant de 5000 an (« Present form, 2013) et de sculptures en bronze rappelant les missions « Apollo » (2013). On passe ensuite proche de la mort dans les montagnes d’Argentine (photos de la série « Present form exposed » 2013) , avant d’interroger de cette altitude la couleur du vide par des peintures (« Timescape », 2013) et de finir par des réflexions en miroir sur l’imperceptible et le zéro (« Reflect within », 2017).

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On repasse par le hall principal du Mudam pour finir de suivre Darren Almond vers encore un autre medium : des films qui immortalisent diverses temporalités à travers le chant baori au Rajasthan (« All things pass, 2012). Un œuvre très cohérente par son thème d’obsession avec et par-delà sa diversité formelle.

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Enfin, au Rez-de chaussée également et toujours en présence de l’artiste, ceux qui ne l’ont pas vu au Bal à Paris en 2015 ont pu découvrir le travail photographique de Samuel Gratacap, effectué entre 2012-2014 au camp de réfugiés dans le désert tunisien et aux confins avec la Libye, Choucha. Commençant par une grande carte du camp où l’on voit où et comment les réfugiés de diverses ethnies et provenances sont regroupés, l’exposition « Empire » interroge la condition d’un camp contemporain. Le photographe qui est d’abord arrivé avec une journaliste comme photoreporter avant de revenir vivre parmi la communauté ivoirienne de Choucha parle avec émotion, encore plein de questions.

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Il a commencé par saisir des marcheurs de loin dans le désert en polaroïds surexposés, avant de se rapprocher des réfugiés, adultes et puis finalement aussi enfants pour parler de leur quotidien de vie impossible dans le vent du désert, dans le No man’s land du statut de migrant et dans la faim. Mais aussi des scènes de joie tout de même et de vie, là, dans les plus terribles conditions. Ses images parlent d’une réalité qu’elle nous oblige à voir, mais semblent toujours en recherche de la format appropriée à donner aux difficultés inimaginables des sujets qu’il immortalise en photos mais aussi en films auxquels sont ajoutés des récits très individuels. Un travail coloré, minutieux et d’une richesse bouleversante, à voir jusqu’au 14 mai au Mudam.

Si vous passez par Luxembourg, n‘oubliez pas que tous les mercredis soirs, il ya fête et performance au Mudam et que c’est l’occasion d’en profiter pour voir ces trois grandes expositions d’art contemporain.

Visuels : YH