Théâtre
« Vaterland » de Jean-Paul Wenzel : du polar d’après-guerre au road-movie des années 80

« Vaterland » de Jean-Paul Wenzel : du polar d’après-guerre au road-movie des années 80

04 mars 2014 | PAR Céline Duverne

Jusqu’au 16 mars prochain, le Théâtre de l’Aquarium accueille Vaterland (« Le pays du père »), mis en scène par Cécile Backès d’après l’oeuvre de Jean-Paul Wenzel en collaboration avec Bernard Bloch. L’histoire d’une double quête identitaire, qui nous mène des ultimes soubresauts de l’Occupation en France à l’Allemagne dévastée de la guerre froide, sur fond de riffs endiablés. [rating=4]

Vaterland

Saint-Etienne, 1944. Wilhelm (Martin Kipfer), jeune soldat de la Wehrmacht, dérobe des papiers d’identité à un cadavre français pour pouvoir aimer en toute liberté la belle Odette (Cécile Gérard). Mais l’enchantement se brise le jour où un certain Henri Duteuil (Maxime le Gall) se lance sur la piste de son frère disparu… Wilhelm est contraint d’abandonner femme et enfant pour recouvrer sa véritable identité. Plus de trente-cinq ans plus tard, son fils Jean (Nathan Gabily), devenu musicien de rock, profite d’une tournée outre-Rhin pour retrouver la trace de ce père inconnu.

Naviguant librement d’une décennie à l’autre, le récit fait alterner quatre voix/e narratives : la conscience coupable de Wilhelm, la traque haletante d’Henri lancé sur la piste de l’imposteur, le rêve brisé d’Odette et les pérégrinations de Jean. Chacun des protagonistes, enlisé dans sa propre trajectoire, tourne paradoxalement le dos aux trois autres. Le parti pris de Cécile Backès consiste à privilégier le monologue en lieu et place du dialogue : la plupart des échanges sont pré-enregistrés et diffusés pendant la représentation. Assis sur un même banc, Wilhelm et Odette tournent ainsi leur regard dans des directions opposées tandis qu’un enregistrement diffuse quelques bribes de leur scène de rencontre. Comme si tous ces personnages se définissaient essentiellement par leur solitude, l’autre n’étant jamais que l’objet d’une quête perpétuellement différée.

Pour au moins deux d’entre eux, la quête identitaire est au cœur de la dialectique. A travers son expérience de l’altérité, Wilhelm choisit de fonder son bonheur sur un mensonge ; l’état de grâce sera de courte durée et le retour à soi-même est synonyme de déchéance sociale et morale, dans un décor éminemment emblématique : « L’Allemagne paye sa dette de la guerre », ne cessent de répéter les protagonistes. Plusieurs décennies plus tard, la traversée de la frontière offre à son fils l’occasion de renouer avec ses racines et d’assumer sa duplicité culturelle – que vient sporadiquement rappeler la diffusion de fragments de textes traduits en allemand, superposés aux monologues des personnages.

Leur trajectoire personnelle permet de capter, par une accumulation de tableaux successifs, l’atmosphère d’une Europe de l’Ouest balayée par les conflits. Des images sont projetées sur des rideaux blancs dont plusieurs couches se dévoilent comme autant de strates successives, un appel à plonger au cœur des événements. Si les costumes sont conformes aux codes vestimentaires de l’époque, le choix de ces images privilégie, contre le réalisme guerrier, la retranscription des perceptions intérieures des personnages – façades d’immeubles, jeux de lumières urbaines… « Ce n’est plus de réalité dont il est question […]. Pour moi, le moment est venu de penser la guerre comme fond de scène, décor lointain, série de filigranes », précise la metteure en scène dans sa note d’intention.

Parce que « certains visages de la guerre sont impossibles à dire, la musique « a pris le relais » pour relier d’un fil invisible le théâtre de la Seconde Guerre mondiale à la RDA de 1982, et unir dans un même mouvement le parcours du père à celui du fils. Quelques tubes du rock des 80’s viennent ponctuer de leurs accords tonitruants le voyage initiatique de Jean, flanqué de son inséparable guitare. La musique naît « dans les trous de la parole, comme le sifflement des bombes enfante des riffs des guitares », souligne Cécile Backès, rappelant, dans le sillage du guitariste Keith Richards, combien le son du rock’ n’ roll doit au vacarme des machines de guerre.

Cette mise en scène inventive – et néanmoins assez sobre, puis très peu d’objets encombrent l’espace – sert avec brio le beau texte de Jean-Paul Wenzel. Face à la déroute du dialogue scénique, l’importance accordée aux regards et mouvements des personnages valorise les performances d’interprètes talentueux. Un voyage outre-Rhin à travers les âges, à découvrir sans quitter son fauteuil.

Visuels : © Affiche officielle du spectacle

© Thomas Faverjon

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