Théâtre

« Un Picasso », oui, mais lequel sauvé ?

« Un Picasso », oui, mais lequel sauvé ?

07 janvier 2019 | PAR Magali Sautreuil

Quelle place l’artiste et son œuvre peuvent-ils occuper en tant de guerre, face à la misère, au désespoir et à la haine ? Comment la liberté d’expression et de création peuvent-elles survivre face à la censure et à la propagande ? Et si l’art était une arme, serait-elle suffisante pour résister à l’oppresseur ? C’est en tout cas que ce que pense certains artistes et c’est tout le sujet de la pièce « Un Picasso ».    

24 octobre 1941. Paris. Veille de l’anniversaire des soixante ans du célèbre peintre espagnol Pablo Picasso. L’artiste reçoit un drôle de cadeau : il est convoqué par une certaine mademoiselle Fischer, attachée culturelle allemande, dans un dépôt où sont entreposées les œuvres d’art saisies aux Juifs par les Nazis. Des caisses en bois, posées à même sur le sol, et un drapeau nazi, laissent entrevoir l’ampleur de cette spoliation.

Cela ne présage rien de bon… et en effet, Mademoiselle Fischer exige de Picasso qu’il identifie trois de ses propres tableaux parmi les œuvres confisquées et qu’il en sacrifie au moins un… Et tout ça, pour permettre aux autorités allemandes d’organiser leur exposition consacrée à « l’art dégénéré », dont le point d’orgue final sera un autodafé. Cette exposition doit avoir lieu trois semaines plus tard, aux Tuileries, sur ordre de Goebbels, le ministre de la propagande nazie, dans le cadre de la guerre implacable d’épuration contre les derniers éléments de la subversion culturelle, entreprise par Hitler dès la fin des années 1930. « Selon l’idéologie nazie, l’art dégénéré est en effet aussi impur à l’art que les personnes juives le sont à l’espèce humaine. »

Il ne saurait y avoir de dilemme plus cornélien pour un artiste. La lumière crépusculaire qui baigne la scène, le bruit des voitures au loin et les bruits de pas cadencés sur le gravier, rendent la tension qui règnent en ces lieux palpables et l’atmosphère étouffante…

Quel artiste censé pourrait accepter un tel marché ? Mais Picasso a-t-il vraiment le choix ? S’il ne coopère pas et n’accepte pas d’authentifier au moins un des trois tableaux qu’on lui présente, il risque un aller simple pour le cimetière : l’Espagne de Franco ou les camps de travaux forcés allemands. S’il veut vivre, il doit se faire violence et authentifier au moins un des trois tableaux qu’on lui montre, en justifiant ses choix. S’il veut sauver sa peau et au moins de ses toiles, il doit analyser sa propre œuvre comme un critique d’art et penser comme un Allemand. Infâme torture pour un artiste…

Le destin de Picasso ne semble tenir qu’à un fil. Sa situation était déjà précaire. Depuis août 1940, Picasso vit certes au 7 rue des Grands-Augustins à Paris, un beau quartier, mais depuis juin 1940, il ne vend plus aucune œuvre et ne peut plus exposer publiquement du fait de la censure. De plus, ses origines espagnoles l’obligent à un maximum de discrétion, s’il ne veut pas subir les foudres de Franco, dont il a dénoncé la politique en peignant Guernica.

Picasso semble être à un point de non retour. Cependant, mademoiselle Fischer, qui semble pourtant tout à fait acquise à la cause allemande, pourrait lui offrir une porte de sortie. Au fil de leur entretien plutôt houleux, elle ne peut en effet cacher sa fascination pour l’artiste et pour ses œuvres, dont elle est tombée amoureuse étant plus jeune. On comprend peu à peu que cette critique d’art, spécialiste de Picasso, a dû changer son admiration en haine, afin de ne pas être inquiétée par le régime nazi. Face à certains contextes politiques et sociaux, on est en effet parfois contraint de s’adapter et de renoncer à certains de nos idéaux pour survivre. C’est ce qu’a dû faire mademoiselle Fischer… Derrière un masque de froidure et un comportement mécanique, elle cache en réalité son identité profonde et son humanité. Seuls son amour pour l’art et son artiste de prédilection, Pablo Picasso, la trahissent et révèlent ses émotions.

Mais qui pourrait rester impassible face à Picasso ? Malgré son âge, l’homme est massif, sûr de lui, impulsif… Sa voix est rauque et puissante. Véritable électron libre, c’est un révolutionnaire. Contre les ennemis de la liberté, il utilise son art pour dénoncer leurs atrocités. Ce sera sa manière à lui de combattre le régime nazi. Pour Picasso, « l’art est un instrument de guerre offensive et défensive contre l’ennemi ». 

Une telle fougue chez un homme de sa trempe ne peut laisser indifférent et mademoiselle Fischer ne pourra pas lui résister bien longtemps. Pour parvenir à ses fins, Picasso a plus d’une couleur sur sa palette. Tantôt séducteur, tantôt violent, jouant parfois les naïfs, c’est ainsi qu’il parvient à déstabiliser ses adversaires. Tous les coups sont permis pour sauver la liberté d’expression, de création, mais aussi sa propre vie. 

Bientôt mademoiselle Fischer laisse apparaître les premiers signes de faiblesse. Dans les moments d’extrêmes tensions, son vouvoiement cède la place au tutoiement. Son masque de fonctionnaire psycho-rigide s’effrite peu à peu… Et Picasso, qui doit la jouer fine, saisit cette opportunité. C’est ainsi que l’artiste conçoit son travail : c’est en brisant la carapace de ses modèles qu’il parvient à en retranscrire l’essence. C’est également ainsi qu’il procèdera avec mademoiselle Fischer, pour qu’elle oublie son allégeance au régime nazi et qu’elle renoue avec ses premiers amours.

Mais dans un contexte aussi tendu et oppressant que celui de l’Occupation pendant la Seconde Guerre mondiale, il n’est pas dit que l’attachée culturelle allemande cède à ses désirs, après tous les sacrifices qu’elle a faits…

Le combat s’annonce acharner et il est d’autant plus appréciable qu’il est servi par deux acteurs qui se sont totalement imprégnés de leur personnage.

Un Picasso, de Jeffrey Hatcher, adapté par Véronique Kientzy, mis en scène par Anne Bouvier, du 22 novembre 2018 au 3 février 2019, du jeudi au dimanche, au studio Hébertot, à Paris. Durée : 1h10.

Infos pratiques

Palais des Congrès d’Issy-les-Moulineaux
Théâtre El Duende
Magali Sautreuil
Formée à l'École du Louvre, j'éprouve un amour sans bornes pour le patrimoine culturel. Curieuse de nature et véritable "touche-à-tout", je suis une passionnée qui aimerait embrasser toutes les sphères de la connaissance et toutes les facettes de la Culture. Malgré mon hyperactivité, je n'aurais jamais assez d'une vie pour tout connaître, mais je souhaite néanmoins partager mes découvertes avec vous !

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