Théâtre

Un « Misanthrope » condamné à un succès fulgurant

Un « Misanthrope » condamné à un succès fulgurant

19 février 2019 | PAR Raphaël de Gubernatis

Créée au Théâtre de Carouge, à Genève, le 9 janvier dernier, et désormais représentée à Lille, à Strasbourg, à Grenoble, à Paris et dans cinq autres villes, la magnifique mise en scène du « Misanthrope », signée par Alain Françon et superbement interprétée par ses acteurs, fera figure de référence.

Un grand metteur en scène, qui n’a pour seule ambition que de servir en toute humilité la comédie de Molière; des acteurs au diapason restituant leurs personnages avec toute l’intelligence et la justesse imaginables… A quoi d’autre pouvait-on bien s’attendre avec Alain Françon portant « Le Misanthrope » à la scène, sinon à cette réalisation remarquable ? Cette co-production du Théâtre de Carouge, du Théâtre des nuages de neige, du Théâtre de la Ville, du Théâtre du Nord, du Théâtre national de Strasbourg et de la Maison de la Culture de Grenoble, dont la première a eu lieu au Théâtre de Carouge, république de Genève, est une impressionnante réussite, un tour de force, quelque chose dont on pressent qu’elle fera date et servira de référence.

Très politique, mais sans ostentation, la mise-en-scène émerveille

Chacun des personnages, Françon les a traités avec un soin minutieux, infini. Et le fait que tous s’expriment dans une diction extrêmement châtiée, que le texte, de bout en bout, soit ainsi parfaitement intelligible (ce qui aujourd’hui devient une rareté puisque même à la Comédie Française il peut arriver que l’on ne saisisse qu’un mot sur trois du même ouvrage de Molière) dit tout de l’humilité du metteur en scène et des acteurs qui sont là pour servir une pièce et non pas pour se mettre soi-même en avant et briller à son détriment.
Bien évidemment, une telle philosophie du théâtre, un tel respect du texte, ce désir aigu de ne rien faire que le servir, ont conduit Alain Françon à présenter « Le Misanthrope » dans une scénographie extrêmement dépouillée et d’une parfaite élégance (Jacques Gabel) où le verbe règne seul. Un fond de scène qu’on croit un moment être de marbre gris veiné de blanc, mais qui représente en fait une forêt de sapins enneigée, froide allégorie peut-être d’un univers mondain glacé et sans pitié (belles lumières de Joël Hourbeigt); un sol de vestibule, tout dallé de marbre blanc serti de marbre noir ; des lambris clairs ; deux ou trois banquettes et un tabouret de style Louis XVI recouverts de velours… Là se toisent et se déchirent des gens bien nés en costumes de ville des années 1950 (Maria La Rocca), très formels pour les hommes, avec de discrètes extravagances pour les marquis, très Dior, Balenciaga ou Madame Grès pour les femmes. Et cette transposition inattendue, que ponctuent des séquences musicales tout aussi inattendues de Marie-Jeannne Séréro, est peut-être choisie pour montrer que ces années 1950 au fond pas si lointaines, mais qui paraissent à des années-lumière de notre temps, sont sans doute les dernières où retrouver les reflets du formalisme et d’une certaine élégance du Grand Siècle.
Et pourtant ! Si les mœurs, en surface, ont considérablement changé, quelle modernité féroce dans le texte de Molière ! Les comédiens de Françon en restituent toutes les perfidies, les subtilités, les raffinements vénéneux avec un art consommé du langage. Très politique, mais sans ostentation, c’est là encore que cette mise en scène émerveille. Le moindre geste, le plus infime déplacement ont été étudiés pour être au service du texte et de ce qui le sous-tend. Et à ce titre, la première scène de l’acte premier, celle où l’intégrité morale trop raide d’Alceste ferraille avec l’honnêteté plus souriante de Philinte, cette scène est un moment d’anthologie. Le travail effectué sur le dialogue comme sur les personnages est prodigieux. Et l’Alceste de Gilles Privat comme le Philinte de Pierre-François Garel sont au diapason. Autre prouesse avec la scène où Régis Royer apparaît en Oronte. Même si le mot peut paraître ici presque trivial devant tant de science du théâtre et tant de talent, les deux scènes sont un régal de tous les instants.

Pour le Théâtre de Carouge, un succès éclatant

Recourant un moment à cette voix de femme-enfant dont abusent trop de comédiennes en France, un peu gauche, sinon raide, Marie Vialle, dans le rôle de Célimène, a curieusement prêté quelque chose d’artificiel à son personnage. Mais c’était lors de la première au Théâtre de Carouge et l’on peut imaginer que cette gaucherie s’est dissipée depuis. De même que le rythme un peu trop sage et régulier de la mise en scène aura sans doute gagné en dynamique au fil des représentions. Il y en a eu 28 à Genève-Carouge.
En marquis poseurs, Pierre Antoine Dubay (Acaste) et David Casada (Clitandre) sont parfaits d’élégance exaspérante et d’amabilité venimeuse. Et dans un registre tout contraire, la douceur discrète de Lola Riccaboni donne beaucoup plus d’épaisseur que d’accoutumée à la figure noble d’Eliante. Mais l’autre apparition ravageuse est celle de Dominique Valadié en Arsinoé presque touchante dans son amertume de beauté vieillissante. La comédienne est proprement époustouflante dans ce rôle, servie par sa voix à la fêlure indéfinissable, par ce mélange d’énergie et de langueur qui fait d’elle une comédienne unique, infiniment élégante dans sa robe de ville, et coiffée magnifiquement pour son personnage par Cécile Kretschmar. Car ici la coiffure de Célimène apparaît comme un élément théâtral extraordinairement éloquent.
Pour le Théâtre de Carouge qui a porté cette réalisation du « Misanthrope » sur les fonts baptismaux, c’est là une réussite éclatante. Jean Liermier, le jeune directeur de cette salle à la riche histoire et célèbre en Suisse francophone, voit là sa politique d’accueil et de création couronnée de succès. Et cela alors que le Théâtre de Carouge attend de recouvrer son berceau d’origine qui a été rasé pour être réédifié en beaucoup mieux et alors que l’institution patiente dans une salle provisoire baptisée « La Cuisine », laquelle a été mise durant deux mois à la disposition d’Alain Françon et de ses collaborateurs pour qu’y naisse cette incontestable merveille.

Raphaël de Gubernatis

Après le Théâtre de Carouge à Genève et le Théâtre de Dijon « Le Misanthrope » est représenté :
Du 27 février au 10 mars 2019 au Théâtre du Nord, à Lille.
Les 14 et 15 mars au Théâtre du Préau, à Vire.
Du 20 au 22 mars à la Comédie de Reims.
Du 26 au 30 mars au Théâtre du Jeu de Paume, à Aix-en-Provence.
Du 3 au 13 avril à la Maison de la Culture de Grenoble.
Du 23 au 25 avril au Théâtre du Quai, à Angers.
Les 30 avril et 1er mai au Théâtre de Pau.
Du 18 septembre au 12 octobre au Théâtre de la Ville-Théâtre des Ambassadeurs, à Paris.
Du 16 au 21 octobre, puis du 4 au 9 novembre au Théâtre National de Strasbourg

 

Visuel : ©Michel Corbou

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Raphaël de Gubernatis

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