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Ouverture de la saison Sensible au Palais de Tokyo

Ouverture de la saison Sensible au Palais de Tokyo

19 février 2019 | PAR Bénédicte Gattère

Pour sa nouvelle saison, le Palais de Tokyo accueille six artistes français et internationaux dans un tissu d’interactions sensibles, dont les fils semblent parfois un peu décousus… Au demeurant, elle est l’occasion de belles découvertes en art actuel.

Angelica Mesiti Angelica Mesiti, Mother Tongue, 2017 (photogramme). Installation vidéo HD, deux écrans, couleur, son surround, 17’ 54’’. Photo : Bonnie Elliot. Courtesy de l’artiste, Anna Schwartz Gallery (Melbourne) et Galerie Allen (Paris).

Pour sa nouvelle présentation d’expositions, le Palais de Tokyo joue la carte du sensible, du moins sur le papier. Toute forme d’art étant nécessairement le fruit de différentes interactions, entre les hommes ou avec leur environnement, le propos sonne au premier abord comme un simple prétexte afin de réunir des artistes dans l’air du temps. La balise de Julius von Bismarck, dans le grand hall, évoque sans détour notre lien à l’environnement et à l’idée de Nature. Il est le seul, et donne le sentiment d’être un peu perdu au milieu des autres installations. S’inspirant de la mythologie grecque, Die Mimik der Thetys reproduit les mouvements de balancier de la balise tels quels dans son environnement d’origine, dans l’océan Atlantique. Les autres artistes ont plutôt fait le choix de se centrer sur les interactions entre les hommes, soumises aux variations de contextes historiques et géopolitiques divers. Chaque exposition centrée sur l’un des artistes sélectionnés a fait l’objet d’un commissariat distinct, ce qui explique sans doute une certaine inégalité dans la sélection d’œuvres et quelques incohérences dans le parcours global. 

La partie la plus importante de l’espace, au rez-de-chaussée, est consacrée à Theaster Gates. Amalgam retrace l’histoire de l’île de Malaga, où les premières familles mixtes ont vu le jour. L’artiste américain parle de cette histoire emblématique des États-Unis ségrégationnistes avec beaucoup de force et de justesse. Il déjoue notamment l’histoire de la construction de la race par de fausses vitrines d’un musée d’ethnographie comme il a pu en exister. Cette « fake anthropolgy » comme il la nomme donne à réfléchir sur le rôle de l’art et de la culture et sur sa capacité à véhiculer des messages plus ou moins toxiques dans une société. L’œuvre de Theaster Gates se déploie en différents formats : sculptures monumentales en ardoise, installations, vidéos…  Le spectateur est frappé par l’installation d’une forêt de sculptures qui murmure. This Curse of Darkness est faite d’enveloppes en bois dissimulant un intérieur secret, fait de tissus récupérés et de souvenirs glanés. Ici, les statues parlent aussi…

Dance of Malaga est la toute dernière réalisation de Theaster Gates, montrée de manière inédite au Palais de Tokyo. Pour les besoins du film, l’artiste s’est adjoint les talents du chorégraphe et danseur américain Kyle Abraham. Cette collaboration donne lieu à un très beau moment d’art vidéo, d’une grande beauté mélancolique. Avec le travail d’Angelica Mesiti, exposé au sous-sol, les installations vidéos se détachent nettement parmi la sélection globale d’œuvres. L’artiste australienne explore notre rapport sensible et secret au langage. Quand le langage habituel ne suffit plus, que se passe-t-il? Pour The Colour of Saying (2015), elle a ainsi filmé une chorale de sourds-muets, un dialogue en rythmes flamenco ainsi que deux danseurs de ballet âgés, reproduisant les mouvements du Lac des Cygnes assis. Elle interroge ce qui fait langage avec beaucoup de subtilité. Ainsi dans Relay League (2017), sa sculpture dont l’ombre reproduit un message en morse fait partie de ces trouvailles visuelles qui interpellent. Mother Tongue, réalisé en 2017, est un film particulièrement émouvant, qui traite du déracinement. Comment parler quand on a perdu sa langue dite maternelle ? Comment dire ce qui vous touche, ce qui fait partie de votre histoire quand on est immigré ? Souvent par la musique. Citizens Band (2012), installation en quatre volets, tous plus beaux les uns que les autres nous le prouve. Et derrière les portes des HLM se cache une richesse culturelle dont l’artiste a su rendre témoignage avec grâce.

Julien Creuzet, mis en valeur par la scène parisienne depuis plus d’un an maintenant, propose quant à lui un espace urbain discursif inédit. Faites de matériaux de récupération et de matériau sonore et textuel, – sa marque de fabrique –, ses sculptures invitent à la décolonisation de nos esprits. Encore une fois, c’est l’installation vidéo, sous le titre Flashlight, headlight, que l’on retiendra. Louis-Cyprien Rials, autre jeune artiste de la scène française, interroge la question de l’appropriation culturelle d’une manière inusitée. Avec beaucoup d’humour, il met en perspective le remake de Rashomon de Kurosawa par une petite boîte de production sans moyens. Située dans le ghetto de la banlieue de Kampala, capitale de l’Ouganda, elle s’inspire des films de kung-fu pour réaliser des films d’une grande inventivité, ancrés dans le quotidien, qui surprennent. Franck Scurti, le troisième et dernier artiste français présenté laisse quant à lui perplexe. Occupant l’espace de l’atrium au sous-sol, l’œuvre produite tranche avec l’ensemble du parcours et peine à se rattacher au fil rouge du sensible… More is Less, une vaste installation pop autour de la baguette de pain et d’une chaise cassée laisse dubitatif quant à la question de l’héritage duchampien dans l’art contemporain.

 

Du 20 février au 12 mai 2019

au Palais de Tokyo

13, avenue du Président Wilson

75016 Paris

Pour plus d’informations

Visuel : © Photo : Bonnie Elliot

 

Infos pratiques

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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