Théâtre

Suzanne, la vie étrange de Paul Grappe : violences d’époque très présentes au théâtre du Lucernaire

Suzanne, la vie étrange de Paul Grappe : violences d’époque très présentes au théâtre du Lucernaire

22 avril 2018 | PAR Yaël Hirsch

Découverte et remarquée au dernier Off d’Avignon, la première création de Julie Dessaivre s’inspire d’un fait divers du début du siècle dernier. Au Lucernaire, la violence sociale n’a pas d’âge, commentée avec bagout par la concierge.

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Mariée juste avant de partie au front, Paul Grappe ne supporte pas la boue, la peur, la mort. Il déserte en 1915 et se réfugie auprès de son épouse, la douce Louise qui a la belle idée de le déguiser en femme pour tromper les autorités qui le cherchent. Sous l’œil floué d’une concierge bien poétique et avec la complicité d’une amie journaliste drôle et libérée, Paul devient Suzanne aux jupons longs et aux mœurs légères. Mais Paul et sa femme, Louise, restent liés jusqu’à la mort par la violence : celle que la société lui impose a lui et celle qu’il fait subir au « sexe faible » personnifié par son épouse.

Au Paradis du Lucernaire, cette intrigue d’un autre temps construite à partir d’archives et du livre La Garçonne et l’assassin de Fabrice Virgili et Daniele Voldman (Payot) résonne fort avec notre époque. Le parti pris de sortir du huis clos couple, pour nous le donner à voir en cinq personnages, permet de révéler d’excellents acteurs : en sombre travesti hanté de fantômes, Matthieu Fayette sait glacer, en douce épouse pas tellement surannée Anaïs Casteran est forte, en concierge rêveuse et drôle Constance Gueugnier est une bécassine en or, en représentant des autorités Zaccharie Harmi convainc et en féministe d’avant-garde Eloïse Bloch est une révélation. Sous une lumière douce qui sculpte les ombres d’un temps qui est encore un peu le nôtre, la Tribune se fait lit (et vice-versa) pour des changements de plateaux rythmés et efficaces, tandis que que quelques chansons viennent enfoncer le clou de la chape des genres. La domination masculine, cette pièce la dénonce  en criant ses clichés, avec autant de subtilité que de puissance.

Avec également en alternance : Edouard Demanche, Léa Rivière et Julie Dessaivre en Suzanne, Louise et la Concièrge. Durée : 1h15


Visuel : affiche de la pièce et (c) Élise Jaunet.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : yael@toutelaculture.com

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