Opéra

Un « Beggar’s opera » beau, british et enjoué au Théâtre des Bouffes du Nord

Un « Beggar’s opera » beau, british et enjoué au Théâtre des Bouffes du Nord

22 avril 2018 | PAR Yaël Hirsch

Jusqu’au 3 mai, aux Bouffes du Nord les Arts Florissants et Robert Carsen redonnent vie à une oeuvre de 1728 considérée comme l’ancêtre des comédies musicales et qui a inspiré Bertolt Brecht et Kurt Weill pour L’Opéra de quat’sous (1928) et Peter Brook pour son film The Beggar’s opera (1953). Quand sexe, argent et bas-fond sont portés à ce niveau d’excellence avec un fort accent british, la satire est éternelle…

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Rempli jusqu’à la gueule de cartons, l’antre des Bouffes du Nord se transforme en bas-fond de la pègre londonienne. Après avoir extraits leurs instruments des cartons, les musiciens des Arts Florissants habillés en racailles chics d’aujourd’hui se posent dessus, autour du clavecin de William Christie : ils font partie des voleurs et dealers qui travaillent pour le ventripotent Mr Peachum (Robert Burt). Une mélodie populaire endiablée éclate, marquant le début du « ballad opera » où Johann-Christoph Pepusch a compilé en pot-pourri des chansons populaires du début du 18e siècle pour parodier l’Opéra. Cet air est dansé en hip hop par les extraordinaires danseurs-comédiens-chanteurs. On entre de plain-pied dans l’univers sombre de la pègre, où une seule loi devrait régner « What’s in it for me? » c’est à dire  » Que puis-je en tirer comme profit ? ».

Cela dit, fort heureusement ou malheureusement pour elles, il y a les femmes et leur amour désintéressé. Or toutes tombent amoureuses de beau Macheath (ou Mac qu’interprète un Benjamin Purkiss à la gueule et à l’allure de James Dean). Sans foi ni loi et avec un goût prononcé pour le sexe, ce Don Juan de Pub épouse toutes les femmes, les engrosse et les trompe. Faux-pas infini, il s’égare en sortant de panel de prostituées qu’il exploite et il épouse la fille de Peachum, Polly (Kate Batter, sublime soprano) après avoir engrossée celle du directeur corrompu de la prison Lucy (Olivia Brereton)… Alors même qu’il est son patron et son protecteur Peachum décide alors de le dénoncer pour toucher la récompense, le faire pendre et libérer sa fille de ce lien néfaste…

Finement adapté à aujourd’hui avec des clins d’oeil politiques, des tablettes et i-phones qui se baladent, mais baignant dans un jus de style de d’humour anglais qui nous semble aussi intemporel que les passions, jeux de rôles et passions qu’il décrit, cet Opéra des Gueux est sublimé aussi bien par la musique vive, joueuse et facétieuse des Arts Florissant que par la mise en scène géniale de Robert Carsen. Tout est carton dans sa vision, mais aussi, au fur et à mesure que les lits, les alcôves, les boites branchées ou la potence se sculptent dans cette matière molle et sans couleur, la beauté irradie de la structure même que les cartons créent sur la scène magnifique des Bouffes du Nord. La couleur, la vie, la joie viennent des costumes à la fois glamours et très anglais et des chorégraphies contemporaines, hip hop et magnifiques.

Entre carton et strass, conte et cruauté, musique ancienne et sons sur instruments d’époque qui rythment l’intrigue ici et maintenant, c’est tout en douceur et avec grande beauté que le duo Christie/Carsen nous apporte tout le mordant et la fraîcheur d’une oeuvre-creuset.

A voir absolument!

(c)Patrick Berger

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : yael@toutelaculture.com

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