Théâtre
« Rouge décanté », couleur tenace

« Rouge décanté », couleur tenace

07 décembre 2015 | PAR Christophe Candoni

Présenté au Théâtre de la Bastille, Rouge décanté est un spectacle dur et bouleversant, magistralement porté par l’acteur Dirk Roofthooft et mis en scène par Guy Cassiers. Une plongée forte et sensible au plus profond de la souffrance humaine.

Guy Cassiers adapte à la scène le roman autobiographique de Jeroen Brouwers. L’auteur néerlandais, né aux Indes orientales, dans la région de Batavia, raconte l’horreur vécue par le petit garçon qu’il était quand il s’est trouvé enfermé avec sa mère, sa grand-mère et sa sœur dans un camp d’internement en Indonésie pendant la Seconde Guerre mondiale. Le fait historique demeure bien moins connu que la barbarie nazie en Occident. Pourtant, les tortures physiques et morales auxquelles sont soumis les descendants de colons par les Japonais sont édifiantes, surtout décrites avec la précision âpre du livre. Elles demeurent gravées dans la mémoire de l’homme qu’il est devenu, toujours douloureusement, irrémédiablement hanté de ces visions cauchemardesques au fil du temps, comme s’il n’était jamais vraiment revenu, comme si une part de lui était restée dans le camp. L’expérience précoce et radicale de la violence et de la cruauté dans ce contexte concentrationnaire a détruit sa vie. L’homme demeure brisé, dégradé, entravé dans son être. Comme en témoigne sa réaction à l’annonce de la mort de sa mère qui ouvre le spectacle, il ne sent, ressent rien et a perdu toute capacité à s’émouvoir. Ce sentiment impossible à concevoir est magnifiquement décrit, sans cynisme et sans pathos, et porté au plateau avec autant de pudeur que de fièvre par Dirk Roofthooft, un immense acteur qui a joué sous la direction de Fabre, Lauwers, Perceval, Van Hove et qui possède tout ce qui caractérise l’art inouï des acteurs flamands et hollandais : une force tranquille et extrêmement tendue, une certaine nonchalance mêlée à de l’intranquillité, une apparente retenue et un état d’abandon et de disponibilité émotionnelle. Tout est chez lui pétri d’une bouleversante humanité.

Autour de son corps, sa voix, sa forte présence, Guy Cassiers travaille comme un plasticien à créer des images et des sons particulièrement évocateurs. La forme simple et virtuose qu’il propose fonctionne comme un espace mental, un monde intérieur que cinq caméras équipées de téléobjectifs et disposées sur le plateau passent au scanner.

Créée en 2004 à Anvers, la pièce tourne depuis dans le monde entier en conservant toute sa beauté et son intensité. Elle a été donnée à Avignon en 2006. Ce fut d’ailleurs la première apparition de Cassiers au festival avant sa formidable Trilogie du pouvoir. Son interprète réussit l’exploit de jouer la pièce dans quatre langues différentes selon où elle est représentée. Il peut parfois se perdre dans la maîtrise du français mais cela ajoute encore à la désarmante fragilité du personnage.

Rouge décanté, c’est une teinte vive écarlate étouffante qui vrille vers le noir, la couleur du sang et de la mort dans laquelle baigne le plateau devenu une chambre obscure, celle de la mémoire, de la douleur, intime et universelle, celle d’une plaie ouverte, impossible à cicatriser. Ce rouge-là laisse une trace profonde, béante, persistante, indélébile.

à 20 h. Dimanche à 17 h. Relâche les 7 et 13 décembre. Durée 1 h 40. Photo © PAN SOK

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