Théâtre
Pièce d’actualité n° 9 : Désobéir

Pièce d’actualité n° 9 : Désobéir

08 avril 2019 | PAR Eriksen

La vie des gens d’ici, qu’est-ce qu’elle inspire à votre art ? » : depuis 4 ans, le théâtre de la commune d’Aubervilliers passe commande à des artistes inspirés par cette question. Julie Bérès s’y colle avec bonheur : la pluralité des points de vue, l’humour continuel et le casting impeccable font de « Pièce d’actualité n° 9 : Désobéir » une grande réussite. Reprise à Bordeaux du 19 au 23 mars 2019 d’une création à Aubervilliers en novembre 2017.

 

 

Désobéir… la liberté que l’on se donne d’échapper à la contrainte. C’est ainsi que l’entend Julie Bérès. Quatre adolescentes issues de l’immigration, quatre prises de risque face aux oppressions ressenties : celle des hommes, celle des parents, celle des français de souche. Fruit d’un travail d’écoute de jeunes femmes du 93 réalisé par Kevin Keiss et Julie Bérès, ces personnages ont l’épaisseur du réel par leurs contradictions et leurs particularités. Elles ne sont pas toutes les jeunes femmes issues de l’immigration ; Julie Bérès ne prétend pas à l’exhaustivité, elle préfère montrer la sève et l’inattendu. Presque une élite.

Inattendu quand une jeune femme afro-européenne (incarnée par Séphora Pondi) devient la voix d’un politiquement correct occidental plein de formules toutes faites : effet comique garanti quand elle s’empêtre de gaffes en gaffes. Plus encore quand la même actrice exprime son regret de n’avoir pu incarner au théâtre l’Agnès de l’Ecole des Femmes ; elle propose de jouer une scène de dispute entre Agnès et un Arnolphe interprété de son fauteuil par un mâle blanc cinquantenaire pris au hasard dans la salle. La mauvaise diction et les bafouillements finissent de ridiculiser les oppressions qu’il incarne …. heureusement les répliques argotiques ironiques des quatre filles détournent miséricordieusement l’attention de lui, tout en renforçant encore le gap générationnel. Les coups de génie foisonnent ainsi. La fin du fameux discours de Dakar de Sarkozy est projetée sur écran et le silence qui l’accompagne est d’une grande efficacité théâtrale.

Mais Julie Bérès est moins intéressée par la mise en scène des contraintes que par l’expression de la vitalité de celles qui les subissent. La sève plus que le moule, comment elle déborde, et quelle liberté s’exprime dans la diversités des débordements. Les parcours féminins se croisent, l’une se rapproche de la religion, une autre la fuit. Liberté ou soumission ? Une jeune femme vit le foyer familial comme un danger et l’extérieur comme sa sécurité, à l’inverse d’une autre. Julie Bérès se déplace, change le point de vue, donnant du volume à son objet d’étude. Outre Séphora Pondi, Lou-Adriana Bouziouane et Hatice Ozer sont également remarquables de présence scénique. Quant à Charmine Fariborzi, danseuse de hip-hop, elle est techniquement surnaturelle.

 

Punchy à souhait et très drôle, cette  Pièce d’actualité n° 9 est un régal. Les «  désobéir » de ces femmes sont nourris de désirs, d’exigences et des risques encourus : ils sont le moyen d’une régénération personnelle, voire sociétale. On peut regretter dans le titre, ce « désobéir » isolé, sorti de son contexte et lancé comme un art de vivre ou d’être. Si la pièce engage à désobéir par réaction aux contraintes subies, le titre incite lui à désobéir par principe. Mais que peut devenir une société humaine qui pose en principe le fait de désobéir à ses propres règles ? Peut-on être libre si on doit se conformer à l’injonction de désobéir ? Et s’il y avait aussi une liberté à obéir ?

 

Pièce d’actualité n° 9 : Désobéir.

avec

Lou-Adriana Bouziouane

Charmine Fariborzi

Hatice Ozer

Séphora Pondi

 

Dramaturgie : Kevin Keiss

Collecte des témoignages et travail sur le texte : Julie Berès, Kevin Keiss avec la participation de Alice Zeniter

 

Travail chorégraphique : Jessica Noita

Scénographie : Marc Lainé, Stephan Zimmerli

Costumes : Elisabeth Cerqueira

Création sonore : David Segalen

Création lumière : Laïs Foulc

Création vidéo : Christian Archambeau

 

Production déléguée La Commune CDN d’Aubervilliers

Coproduction Compagnie les Cambrioleurs

Avec le soutien du Fonds de dotation Agnès Troublé dite Agnès B., du FIJAD, Fonds d’Insertions pour jeunes artistes Dramatiques, DRAC et région Alpes-Côte d’Azur

 

Photo : ©Willy Vainqueur

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