Opéra
Où je vais la nuit ? Aux Bouffes du Nord !

Où je vais la nuit ? Aux Bouffes du Nord !

19 avril 2022 | PAR Antoine Couder

Librement adaptée de l’opéra Orphée et Eurydice de Gluck, la pièce chantée de Jeanne Desoubeaux réussit le pari de parler à tous.

Mon souhait déclare la metteure en scène, c’est que « chaque spectateur peut ou veut voir de là où il se trouve : s’il vient de tomber amoureux, s’il se sépare, s’il enterre quelqu’un ». Et ça commence plutôt mal, avec un pastiche de repas de mariage durant lesquels on chante et on s’interpelle à partir de discours faussement improvisés. La reprise du tube de Marc Lavoine, « Elle a les yeux revolver » aurait pu nous mettre sur la piste de la légende d’Orphée et Eurydice : pour sauver sa bien-aimée, morte subitement le jour de son mariage, Orphée a la possibilité de la ramener des enfers en respectant notamment la condition de ne pas la regarder dans les yeux. Il échoue et Eurydice meurt une seconde fois.

Verve debussyte.  L’amour littéralement est aveugle (il ne voit pas, il ne voit pas qu’il ne faut pas voir ?) et c’est autour de cette réflexion que Jeanne Desoubeaux a choisi d’arranger l’opéra de Gluck (1762), emmenant rapidement le public – vingt minutes après le début de la pièce- sur le théâtre des événements mythologiques. Servis par la belle intensité scénographique du théâtre des Bouffes du Nord, les Enfers de Gluck vont donner l’occasion de mélanger voix lyrique (Eurydice) et non lyrique (Orphée) et repositionner le propos autour du couple que l’auteur.e a voulu homosexuelle. On parle, on chante, on dérive à partir du livret original et quelques partitions en synchro en redoublant d’astuces de mises en scène qui banalisent et soulignent le drame de l’amour perdu. Une suite de coups de force qui parvient à établir l’équilibre entre l’opéra d’hier et le théâtre d’aujourd’hui dans une verve debussyste inattendue qui retourne au public la question qui taraude le texte : qu’est-ce que le regard de l’amour, qu’est-ce que signifie « ne pas se retourner sur celle qu’on aime ? » On entend un commentaire lointain (Roland Barthes ?) qui ré-ancre l’histoire du sentiment amoureux et de ses fragments sans trop de didactisme.

Sac en plastique. Pour avoir, dit-elle, proposé des opéras auprès des scolaires, Jeanne Desoubeaux nous fait ici oublier que les voix lyriques et le texte adapté de l’italien de Ranieri de’ Calzabigi appartiennent au répertoire, le rendant accessible au plus grand nombre. C’est l’une des belles réussites de cette création qui – paradoxalement- parvient à faire de ce drame un charmant spectacle de théâtre sans pour autant se départir de sa haute gravité lyrique, montrant sans le dire cet écart entre sentiment propre et amour projeté sur l’autre ; laissant esquisser un sourire à Orphée lorsque celle-ci serre entre ses bras ce qu’il reste in fine de l’objet de son amour : quelques vêtements fripés de l’être aimé, rapidement emballé dans un sac en plastique. Si tu savais ce que je fais de mes nuits, murmure-t-elle enfin, rétablissant presque par magie la dimension onirique de l’amour et la capacité des êtres humains à survivre aux fantômes.

 « Où je vais la nuit », création 2022, avec Jérémie Arcache, Benjamin d’Anfray, Cloé Lastère et Agathe Peyrat. En tournée.

Photo :© Thierry Laporte 

 

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Antoine Couder
Antoine Couder est journaliste. Il est l’auteur de « Fantômes de la renommée (Ghosts of Fame) », sélectionné pour le prix de la Brasserie Barbès 2018. Il prépare actuellement une biographie de Jacques Higelin (Ed. du Castor Astral, septembre 2022) ainsi qu'un roman musical, à paraître cet été 2022 aux éditions de l'Harmattan.

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