Théâtre
« Notre peur de n’être » au Manège de Mons : Fabrice Murgia désenchanté

« Notre peur de n’être » au Manège de Mons : Fabrice Murgia désenchanté

30 novembre 2014 | PAR Audrey Chaix

Créé cet été en Avignon, le dernier spectacle de Fabrice Murgia, Notre peur de n’être, raconte la solitude. Celle d’un homme que sa compagne a largué après plus de vingt ans de vie commune, celle d’une jeune fille qui attend tout de la vie et verse ses états d’âme dans le micro de son dictaphone, ou encore celle d’une mamma italienne et de son fils adolescent, devenus étrangers l’un à l’autre. Pour relier ces solitudes, deux voix off féminines alternent la narration, d’un ton très neutre, presque désincarné, alors que chacun tente de trouver une échappatoire à son enfermement. 

La pièce se découpe en trois parties, chacune possédant un thème et une scénographie qui leur sont propres. Dans le premier chapitre, la scène est séparée du public par un écran translucide, qui laisse deviner les comédiens au plateau tout en permettant d’y projeter des vidéos filmées en direct. On parle ici de solitude et d’isolement, et cet écran immense, entouré de néons blancs, permet une réelle mise à distance qui renchérit sur la séparation des individus les uns des autres. Notre peur de n’être évolue ensuite dans un deuxième chapitre où l’interaction avec les autres devient inévitable : l’écran tombe, les portes s’ouvrent alors qu’une mère, excédée de toujours tout faire pour son fils sans rien obtenir en retour, lui jette une marmite de pâtes à la figure, ce trop plein de frustration déclenchant le passage d’un chapitre à l’autre. La dernière partie, consacrée au rapport de l’individu avec le monde extérieur, est peut-être la moins réussie, probablement parce que la plus facile, dans un discours qui souligne le propos de la pièce – cette explication de texte n’était sans doute pas nécessaire à la compréhension.

La grande réussite de Notre Peur de n’être, c’est de porter au plateau les angoisses et les doutes d’une humanité parvenue au début du 21e siècle, et qui, entourée de nouvelles technologies toujours plus performantes, apparaît comme en totale perte de repères. Un homme qui se retrouve seul après des années de vie commune se retrouve à parler avec la Siri de son iPhone comme si elle était une personne vivante, qui se soucierait de son bien-être. Non loin de lui, une jeune femme si peu sûre d’elle qu’elle enregistre tout ce qu’elle dit dans son dictaphone, afin de pouvoir se réécouter sans cesse, s’enfonce dans le désespoir quand son banquier lui suggère de prendre une assurance-vie, preuve inéluctable qu’elle mourra un jour. Dans la froideur d’un plateau où personne ne se touche, où chacun est séparé des autres par des cloisons, la vision de cette humanité chancelante fait froid dans le dos.

Notre peur de de n’être est sans doute le spectacle d’une génération, celle de Fabrice Murgia, qui sourira à l’évocation de MacFly et de sa machine à revenir vers le futur ou des plâtrées de pâtes qui nourrissent les adolescents, qui se reconnaîtra dans la préparation d’un entretien d’embauche où le candidat est prêt à toutes les concessions pour enfin décrocher le Saint-CDI. Mais il est aussi le spectacle d’une société à laquelle il tend un miroir pour lui intimer d’examiner les travers de ses progrès, sans pour autant porter de jugement : aussi poétique qu’obscure, la dernière scène promet, paradoxalement, l’espoir d’un enterrement de la solitude pour enfin s’ouvrir au monde.

Visuel : © Jean-Louis Fernandez

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Audrey Chaix
Professionnelle de la communication, Audrey a fait des études d'anglais et de communication à la Sorbonne et au CELSA avant de partir vivre à Lille. Passionnée par le spectacle vivant, en particulier le théâtre, mais aussi la danse ou l'opéra, elle écume les salles de spectacle de part et d'autre de la frontière franco-belgo-britannique. @audreyvchaix photo : maxime dufour photographies.

One thought on “« Notre peur de n’être » au Manège de Mons : Fabrice Murgia désenchanté”

Commentaire(s)

  • Marianne

    Magnifique pièce , et superbement bien jouée……

    décembre 3, 2014 at 21 h 38 min

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