Théâtre
« L’interview d’enfer » avec Maxime d’Aboville !

« L’interview d’enfer » avec Maxime d’Aboville !

17 février 2020 | PAR Geraldine Elbaz


Mise en scène par Jean-Louis Benoît, la pièce Huis Clos de Jean-Paul Sartre revient en septembre au Théâtre Déjazet avec un casting « infernal » : Marianne Basler, Mathilde Charbonneaux et Maxime d’Aboville forment un trio de choc, sans oublier l’excellent Antony Cochin, le majordome. Rencontre avec Maxime d’Aboville, qui nous parle de l’élaboration de son rôle, de sa collaboration avec Jean-Louis Benoît et du travail avec la troupe.

Introduits par un garçon d’étage, trois personnages se retrouvent à leur mort, enfermés dans un salon. Ils ne se connaissent pas, n’ont a priori rien en commun et vont tenter de comprendre l’objet de leur réunion. Quand Garcin (Maxime d’Aboville), journaliste, Inès (Marianne Basler) employée des postes, et Estelle (Mathilde Charbonneaux), une riche mondaine, réalisent qu’ils sont en enfer et que la vraie torture est celle infligée par les deux autres, toutes les certitudes sur les représentations de la damnation sont ébranlées…

Maxime d’Aboville, vous avez été entre autres, Curé de campagne, Chaplin, The Servant (Molière du Meilleur Comédien en 2015), Prof d’histoire, Jumeaux vénitiens (les deux), Michel Bouquet et puis Garcin, le personnage lâche et pervers de Huis Clos qui torture sa femme et sera fusillé pour désertion. Comment avez-vous travaillé ce rôle ?

J’ai travaillé comme d’habitude, c’est-à-dire qu’en amont je lis et relis la pièce, pour qu’au fur et à mesure m’apparaissent les grands enjeux de fond. Au départ j’évite toute interprétation et petit à petit je m’intéresse plus à mon rôle. Je commence à le travailler en essayant de comprendre qui il est à ce moment-là, ses motivations et j’apprends mon texte avec tout ça. Après il y a le travail avec le metteur en scène, cela va s’ajuster. Mais au départ, j’essaie vraiment de comprendre l’œuvre en profondeur, ce que cela veut raconter, de le sentir en tout cas.

A force de lire le texte, je comprends que le moteur de Garcin, c’est la peur, c’est ce qui le porte, bien avant le travail avec Jean-Louis Benoît, où l’on est déjà dans le concret, dans le fond des choses, dans la mise en scène. Mais en amont, il y a un travail qu’on fait seul, il y a des questions qu’il faut se poser très sincèrement. Il ne faut pas du tout se demander comment je vais rendre mon personnage intéressant par exemple. C’est une question très piège. Il faut de manière très sincère essayer de comprendre les ressorts de son rôle, sa juste place. L’autre chose qui m’est apparue très vite sur le personnage, bien avant la peur d’ailleurs, c’est ce besoin presque névrotique chez lui de maîtriser les choses, de comprendre ce qui se passe, beaucoup plus que les deux autres qui se posent moins de questions. Il répète : « je n’ignore rien de ma condition… je veux regarder la situations en face… je ne veux pas qu’elle saute sur moi par derrière sans que j’ai pu la reconnaître… ». Pourquoi ce questionnement ? C’est comme ça que j’en suis venu à la peur, ça m’a évoqué aussi cette curiosité de la genèse. Le péché originel vient du fait que les hommes ont goûté à l’arbre de la connaissance donc ils ont voulu savoir et ça veut bien dire que cette volonté névrotique, parce que chez lui c’est de l’ordre de la névrose, de connaître, de comprendre, de maîtriser, c’est lié à sa damnation, à sa torture personnelle.

Jean-Louis Benoît avec qui vous avez déjà travaillé sur la pièce des Jumeaux Vénitiens de Goldoni a mis en scène la pièce Huis Clos. Pourriez-vous nous parler de votre collaboration ?

C’était un travail agréable parce que détendu, ce qui est rare. Au départ, Sartre ce n’était pas trop ma tasse de thé, je suis rentré là-dedans un peu à tâtons en me disant, bon je vais me laisser faire, je ne sais pas trop ce que c’est, justement je vais essayer de ne pas trop maîtriser les choses et on verra bien. Si je me plante, je me plante. J’ai eu l’impression d’être beaucoup moins dans la volonté de réussite. Je n’avais pas d’idée préconçue. Au départ, moi dans le rôle, je ne savais pas trop, je me disais tiens, est-ce que je suis fait pour ce rôle ? Alors, j’ai fait mon travail, naturellement, sans pression et avec Jean-Louis Benoît ça s’est très bien passé. Ce qui est très agréable, c’est qu’il a cherché à théâtraliser l’œuvre, à en extraire sa sève théâtrale, c’est-à dire que la matière plus cérébrale, plus intellectuelle, il l’a laissée au texte, à l’appréciation du spectateur car comme disait Michel Bouquet, « le spectateur doit jouer la pièce aussi, autant que l’acteur ».

La dimension de questionnement philosophique, Jean-Louis Benoît l’a laissée au texte et le travail a consisté à chercher les rapports, les enjeux sous-jacents entre les personnages, les jeux d’alliance, tout ce qui était de l’ordre des tripes, du charnel, c’est quand-même une pièce de feu malgré ce qu’on peut penser. L’enfer est un prétexte pour parler d’autre chose.

Sartre nous évoque plutôt la réflexion froide. Or là, ils sont trois, ils se retrouvent en enfer sans bourreaux, ils vont discuter. Certes, il n’y a pas de torture, mais elle est censée venir de leur échange, de leur mise en situation, du fait que les trois se retrouvent ensemble dans un lieu clos, lieu de torture. C’est aussi ça que nous avons cherché dans le travail. Ce sont des gens en souffrance, qui se font souffrir les uns les autres mais ce n’est pas d’ordre cérébral, même si la pensée, la réflexion peut conduire à cela mais en tout cas ce qui nous a intéressé en l’occurrence, c’est cette guerre, cette lutte à mort entre ces trois personnages et cette recherche vaine d’un bonheur totalement insaisissable.

Souvent, pour les rôles que j’ai joués, dès la première lecture j’ai compris qu’ils étaient faits pour moi. Normalement je comprends assez vite que le rôle me correspond assez mais pour Garcin, c’était différent, je me sentais loin du rôle, j’avais du mal à m’identifier, à me dire que je pouvais représenter ça en fait. Jean-Louis Benoît m’a proposé le rôle, que j’aime beaucoup jouer car je le trouve passionnant.

Par exemple si on prend les rôles des personnages un peu « dégueulasses », un peu méchants, comme The Servant, c’est un peu le diable, c’est un rôle très payant. Dès la première lecture, j’ai tout de suite compris, même si je me sens bien évidemment très loin du rôle. Là, c’est un rôle moins payant, que dans le public on peut regarder avec mépris. Un rôle qu’on regarde avec horreur, c’est payant, un rôle qu’on regarde avec mépris, c’est un peu un pauvre type aussi d’une certaine manière, il est lâche mais c’est passionnant à jouer un rôle comme ça.

Dans ce travail-là, je me suis dit que cela allait être l’occasion de ne pas penser à moi, de travailler sans chercher à être intéressant, d’appliquer l’art du comédien, d’essayer de jouer cette partition. S’il faut aller dans l’ombre, allons dans l’ombre, ne jamais chercher à exister avec ça, ne pas se poser la question du rendu, chercher les enjeux, accepter le personnage dans toute sa veulerie, le laisser à sa place, tranquillement. Je ne me suis pas du tout demandé comment briller en tant qu’acteur, mais ça je ne me le dis jamais.

Un petit mot sur vos partenaires Marianne Basler et Mathilde Charbonneaux ?

Mes partenaires sont super, je suis vraiment très content. Je pense que le trio fonctionne très bien. Déjà il y a Antony Cochin, avec qui je m’entends particulièrement bien et je trouve que ça marche très fort mais là c’est d’abord un duo avec lui, où je trouve que les deux personnalités ont été trouvées, et puis les deux physiques, les deux corps, tout ça est très intéressant. Contrairement à ce qu’on voit très souvent, quand les acteurs jouent « je suis le majordome de l’enfer », donc très raide, infernal, terrifiant, lui est allé exactement à l’inverse mais il n’est pas allé à l’inverse pour aller à l’inverse, il est allé dans l’écriture de Sartre.

Souvent les gens font des conceptions des rôles, des œuvres au lieu de regarder comment c’est écrit : on voit que le type est bonhomme, qu’il est sympathique, qu’il ne ferait pas de mal à une mouche et il l’a vraiment pris comme ça. Et ça, je trouve ça formidable, il a pris le rôle comme il a été pensé par Sartre, en tout cas, il est parti de là, complètement, il n’a pas fait une conception à partir de ça, ce que tout le monde fait tout le temps, c’est-à-dire qu’on se fait une idée du rôle et alors on va jouer ça au lieu de se laisser totalement porter, d’être désarmé devant une œuvre et d’aller à sa recherche à l’aveuglette sans prescience, pour la rendre dans toute sa lumière.

Au sujet de mes deux partenaires féminins, l’intérêt ce ne sont pas les personnages en soi, ce sont les personnages en rapport avec les autres. Dans toutes les pièces c’est comme ça mais là encore plus et donc on pouvait vraiment s’appuyer les uns sur les autres et moi j’ai eu énormément de bonheur à m’appuyer sur mes partenaires. En plus il m’a semblé que le trio fonctionnait vraiment. J’ai eu un réel plaisir à me déresponsabiliser quelque part au profit du rapport avec les autres actrices. Quand on arrive à ça, c’est très agréable.

Ça fait quoi de dire la phrase culte de la pièce : « l’enfer c’est les autres » ?

C’est un tout petit peu compliqué parce qu’on sait que c’est une phrase culte, alors on se dit c’est LA phrase, c’est difficile car on ne peut pas ne pas y penser quand on la dit. Il n’y a pas eu un soir où je n’ai pas oublié ça au moment où j’allais le dire. Il n’y a aucun soir où Maxime d’Aboville derrière Garcin ne s’est pas dit « oh putain LA phrase », ça je le garantis. C’est comme « to be or not to be » ou « mon royaume pour un cheval » ou encore « que Diable allait-il faire dans cette galère ? »

Donc il faut arriver à la dire simplement, comme Garcin l’aurait dite à ce moment-là. C’est une conclusion, qu’il ne faut surtout pas souligner, de toute façon elle est déjà soulignée par elle-même donc si on le fait, c’est ridicule mais en même temps, il faut lui restituer son poids dans le fond, pas dans la forme.

Une anecdote originale que vous n’avez racontée à personne sur cette pièce ?

A un moment dans la pièce, je tambourine contre la porte de l’enfer et un soir j’ai tellement tambouriné que je l’ai cassée, mon poing a fait un trou, comme dans les films. Ça a fait crac, avec la marque de mon poing dans la porte alors heureusement, on a réussi à maquiller ça avec la peinture mais bon… Moi qui ne suis pas l’incarnation du muscle et de la force j’ai quand-même cassé la porte, j’étais tellement dans mon truc, d’ailleurs j’aime beaucoup jouer ce moment, de dos en plus, quand il hurle, c’est formidable. Je me suis demandé si le public allait s’en apercevoir car ça casse complètement l’enfer, si le mec en tapant sur la porte avec ses poings pète la porte de l’enfer…

Quels sont vos projets pour 2020 ?

Je reprends mes Leçons d’histoire de France à partir du 27 février tous les samedis au Théâtre de Poche-Montparnasse, j’enchaine les deux à 15h et 16h30. J’ai aussi quelques dates de tournée et je devrais également tourner dans une série au printemps. Et puis à la rentrée, on reprend Huis Clos au Déjazet et dans la foulée je reprends Je ne suis pas Michel Bouquet et mes Leçons d’histoire de France en tournée. Je prends aussi un peu de temps pour moi, pour écrire peut-être…

Crédits photos : (c) Pascal Victor et Laura Gilli

HUIS CLOS

de Jean-Paul Sartre

Au Théâtre Déjazet

du 25 août au 27 septembre 2020

Durée : 1h20

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Geraldine Elbaz
Passionnée de théâtre, de musique et de littérature, cinéphile aussi, Géraldine Elbaz est curieuse, enthousiaste et parfois… critique.

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