Théâtre

L’étalon or du Bourgeois Gentilhomme par Denis Podalydès

13 juin 2022 | PAR Pascal Gauzes

Dans le cadre des 400 ans de Molière, l’Opéra royal de Versailles propose, en regard de la version de la Comédie Française mise en scène par Valérie Lesort et Christian Hecq, celle de Denis Podalydès, qui en dix ans d’existence n’a pas pris une ride. Donnant à la comédie-ballet de Molière sa dimension globale (comédie, danse et chant), le sociétaire de la Comédie Française a créé un étalon-or qui, sous les ors de Versailles, ravit, enchante, hypnotise.

L’homme qui faisait de la prose malgré lui

Est-il encore nécessaire de résumer cette satire sociale, par laquelle Molière fait une critique au vitriol de la bourgeoisie aspirant à devenir ce qu’elle n’est et ne sera jamais : la noblesse. Monsieur Jourdain tente par tous les moyens pécuniaires de s’élever intellectuellement, en étudiant les arts ou la philosophie, en se parant d’habits dispendieux, sans se rendre compte qu’il se fait duper par les maîtres qui l’entourent et faisant la risée de tous, particulièrement de sa femme. Aspirant à s’élever sur l’échelle sociale mais se confrontant au plafond de verre de l’époque Louis XIV, il espère marier sa fille à un marquis ou à un comte, tout en convoitant une marquise veuve qui n’a d’yeux que pour l’amant noble décadent qui profite de la crédulité de notre bourgeois illettré. Histoire d’amour, duperie, mascarade… Le Bourgeois Gentilhomme est le parangon du comique moliéresque.

En s’ouvrant avec un chant à la bougie, la pièce démarre tout en douceur surprenant même les spectateurs, puis l’intensité monte au fur et à mesure jusqu’à la bataille entre les maîtres de danse, de chant et de philosophie… Le ton est donné, la pièce se fera tambour battant, et le retour du maître de philosophie (Francis Leplay) transforme le mythique épisode de la prose en une scène d’anthologie. A partir de ce moment-là, on ne peut que faire fi de toute considération critique que l’on pourrait avoir sur les choix de mise en scène. L’immersion est totale, pas besoin de casque de réalité virtuelle, on se sent spectateur du XVIIème siècle assistant avec délectation à une représentation du plus grand dramaturge français.

Du jouissif de l’excessif…

Car force est de constater que Denis Podalydès, dans cette version, ne cherche pas à nous faire nous interroger de manière trop intellectuelle et pesante sur le sens profond de la pièce, il la délivre d’une manière dont on suppose, avec beaucoup de plaisir, qu’elle pouvait être celle de l’époque. Le décor simple montre la non-appartenance à la caste à laquelle Monsieur Jourdain aspire mais tout le reste joue, plus que de raison, la carte de l’excès, et nous emporte dans un tourbillon d’ivresse jouissive. Ça parle fort, ça court, ça se déguise et le public rit. Malgré tout, si les costumes de Christian Lacroix sont presque trop beaux pour rendre Monsieur Jourdain ridicule, il n’en reste pas moins que sont distillés çà et là, des éléments qui permettent de nourrir des aspects peut-être plus contemporains de cette satire, particulièrement par le personnage de Dorante (Julien Campani) extrêmement « fluide » et dont la mise en lumière de la décadence est extrêmement bien faite.

Joindre Lully à l’agréable

Mais surtout, le public néophyte découvrira avec bonheur que la dénomination de comédie-ballet a un vrai sens. Ainsi cette version propose l’accompagnement musical de Jean-Baptiste Lully avec les musiciens de l’ensemble baroque La Révérence, qui jouent du clavecin ou de la viole, autant qu’ils ne sont acteurs de cette supercherie. À cela vient s’ajouter le chant, avec deux ténors, une soprano et un baryton… et la danse. Si cette version n’était pas antérieure au Chandelier de Sia et de sa danseuse Maddy Ziegler, on aurait pu penser à une forte influence. Que nenni ! Kaori Ito, la chorégraphe japonaise donne ce supplément d’âme qui confère l’umami à ce monument théâtral.

S’il est toujours difficile de s’attaquer à de tels mastodontes de l’ADN littéraire français, Denis Podalydès, qui n’en est pas à son coup d’essai, réalise un coup de maître, dont la pérennité de la mise en scène en est la meilleure preuve. Jusqu’au 19 juin, une occasion royale de redécouvrir cette pièce et l’opéra du château qui en est le théâtre, une véritable mise en abyme.

Le Bourgeois Gentilhomme, Comédie-ballet en cinq actes créée au Château de Chambord en 1670.
Mise en scène : Denis Podalydès (sociétaire de la Comédie-Française)
Direction musicale : Christophe Coin
Scénographie : Éric Ruf
Opéra royal de Versailles
Du 9 juin au 19 juin
19h30 du lundi au vendredi, 19h le samedi et 15h le dimanche

Infos et réservations : ICI

Photos : ©Pascal Victor

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Pascal Gauzes
Pascal Gauzes est ingénieur agronome et diplômé de SciencesPo Paris, après avoir commencé sa carrière en marketing, il s'est orienté vers le monde de l'art et de la culture en dirigeant une galerie pour artistes émergents et en tant que directeur communication d'un musée parisien. Il est aujourd'hui directeur marketing et communication d'un réseau social et collabore avec Toute La Culture depuis presque 10 ans.

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