Théâtre
Les damnés de la terre, une expérience visuelle de la violence coloniale au Tarmac

Les damnés de la terre, une expérience visuelle de la violence coloniale au Tarmac

07 novembre 2013 | PAR Yaël Hirsch

Jusqu’au 6 décembre 2013, le Tarmac présente le premier volet d’un « diptyque de l’aliénation », confié au metteur en scène Jacques Allaire. Adaptation que l’on peut dire, au sens plein de mot, « libre » du texte de cette figure clé de la lutte anti-coloniale qu’est Franz Fanon, Les damnés de la terre est une expérience visuelle et humaine hors du commun.

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Quelque part, dans un camp ou un no man’s land entouré de barbelés et dans le clair-obscur irréparable d’une civilisation qui a classé les humains en races et selon leurs couleurs de peau, six personnages ont trouvé leur auteur. Il s’agit du médecin d’origine antillaise, défenseur de l’indépendance de l’Algérie, engagé auprès du FLN et mort à 36 ans après avoir livré son dernier manifeste préfacé avec une immense émotion par Jean-Paul Sartre : « Les damnés de la terre ». Articulé en quatre grande parties, le spectacle va piocher un peu partout dans les textes de Franz Fanon. Des textes qui résonnent encore très fort aujourd’hui.

Tout commence avec le terrible appel à la pitié pour l’homme de la passion selon Saint-Matthieu de Bach qui introduit une réflexion inflexible sur la condition du colonisé, notamment noir. Sur scène, « Peaux noires et masques blancs » selon le titre du premier essai célèbre de Fanon se mêlent aux peaux blanches et masques noirs. Les comédiens parlent tour à tour, genre et couleurs quasiment interchangeables; ils se jettent dans la terre pour devenir noirs de boue ou se lavent dans une vieille baignoire en zinc mais las! rien ne nettoiera la conscience européenne de l’aliénation coloniale et de ses effets encore présents.

Le lourd mur droit de la scène tombe dans un tonnerre de bruit et le vestiaire où les six comédiens se sont changés apparaît. Commence un long monologue qui égrène des clichés racistes et racialistes avec tant de gravité, de malheur et de terrible caution scientifique qu’on hésite entre le rire et les larmes. On rit un peu jaune – seule couleur de peau pas évoquée- mais là où l’on déchire les livres, même de médecins coloniaux en plein délire raciste, on ne peut se sentir que dans un grand malaise.

Long silence, longue danse qui nous mène en Algérie. Le mur de fer de gauche tombe aussi et l’on est à l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville où Fanon officiait. Les lits sont dressés, la pénombre aménagée pour l’intime. Les langues de délient. Victimes et bourreaux parlent au microphones tandis que dans une figuration cathartique les camarades rejouent les traumas? Et c’est la partie la plus émouvante du spectacle, où l’on se rend compte combien la violence est contagieuse. Mais où l’on apprend que ceux qui torturent souffrent aussi, qu’ils ne supportent pas leurs actes, que l’idéologie ne suffit pas et que quand ils rentrent au foyer il risquent de battre des enfants qui les désapprouvent et ne peuvent plus faire l’amour à leurs femmes…

Enfin, dernier tableau, à l’ancienne, à la craie, les slogans de la liberté sont écrits dans une école en plein air. On peine à lire les message muets tandis que certains élus enfourchent des destriers de fer qui les mènent vers le ciel et que retentit, comme avec ironie, un appel à la joie éternelle du Messie de Haendel.

Visuellement très forte, la mise en scène proposée par Jacques Allaire est poignante. Tout se passe comme si en réenchantant de musique et de soleil noir le texte de Franz Fanon, il lui rendait la vie et lui conférait une terrible actualité. La blessure coloniale reste, profondément ancrée dans la chair et dans l’âme. Mais il y a aussi dans le choix un peu erratique des textes et dans la musique qui appelle à une certaine transcendance un semblant d’espoir. La rédemption n’est pas possible, mais que le chagrin le soit encore est déjà un appel à une pitié qui ouvre les voies d’un bien étrange pardon. Ce paradoxe laisse une béance et une grande marge de liberté au spectateur pour interpréter des textes qui ne sont pas cousus entre eux, c’est-à-dire aussi une bien grande responsabilité…

Sublime spectacle qui va aux racines de l’âme humaine dans ce qu’elle a de plus noir, « Les damnés de la terre » est un grand spectacle qui pose beaucoup de questions et donne très peu de réponses. Heureusement!

Les damnés de la terre, d’après Franz Fanon, mise en scène : Jacques Allaire, avec Amine Adjina, Mohand Azzoug, Mounira Barbouch, Jean-Pierre Baro, Criss Niangouna, Lamya Regragui, durée du spectacle : 2h.

Autour du spectacle ne manquez pas : l’excellent carnet réalisé par le Tarmac où vous pouvez voir comment Jacques Allaire a dessiné la scénographie, et le 16 novembre, le Tarmac organise une journée dédiée à Franz Fanon où Alice Cherki, qui l’a connu et secondé interviendra, et où la ministre de la justice, Christiane Taubira est attendue. Entrée libre mais sur réservation au 01 43 64 80 80

Visuel : @ Laurence Leblanc

Infos pratiques

Comédie Framboise
Compagnie l’Héliotrope
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