Théâtre
« Le sec et l’humide », Le fascisme au scalpel des mots de Guy Cassiers

« Le sec et l’humide », Le fascisme au scalpel des mots de Guy Cassiers

16 mars 2017 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Guy Cassiers fait des spectacles violents, c’est un fait. Mais le maître flamand de la mise en scène ne charcute pas sur scène mais il glace avec les mots. Le sec et l’humide est un prequel aux Bienveillantes qu’il a présenté l’année dernière. Ici, une nouvelle fois, nous sommes face bourreau dans un dispositif vidéo et son magistral pensé par l’IRCAM. A voir ce soir au Centre Pompidou. 

Seul en scène, Filip Jordens joue les conférenciers, debout au pupitre. Classique. Son sujet est le décryptage sémantique du texte abject du fasciste et nazi Léon Degrelle, La campagne de Russie. Dans son travail préparatoire aux Bienveillantes, Jonathan Littell a écrit Le sec et l’humide, un beau portrait de connard. De son côté Guy Cassiers est fasciné par les méchants. On se souvient du magistral Sang et Roses donné dans la Cour d’Honneur en 2011, portrait croisé de Jeanne d’Arc et Gilles de Rais

Le génie de cette performance se niche dans la technique. En 2015, l’IRCAM – Institut de recherche et coordination acoustique/musique – invite Guy Cassiers. Le metteur en scène propose ce texte. Lui qui travaille toujours avec un malaxage de la vidéo vient ici intégrer à sa ligne de conduite une reconstruction fascinante de l’archive. On va entendre la voix du nazi, en fait celle du comédien Johan Leysen ( qui était le monstrueux Gilles de Rais), enregistrée. Le procédé devient alors troublant. Plus on avance dans cette analyse de texte scolaire où les mots sont regroupés au delà de leur présence dans le texte ( la boue, les femmes, les juifs….), plus la notion d’alternative fact chère à Donald Trump apparaît comme un jeu ancien pour les fous de dictature. En passant par le décryptage du langage, Cassiers arrive évidement à l’inconscient en déployant l’idée délicieuse que « le fasciste ne s’est jamais constitué en Moi« .

Ces hommes-là sont donc incomplets, confrontés à une vérité qu’ils manipulent. Le livre de Degrelle, La campagne de Russie tente d’expliquer que non, les nazis n’ont pas pris une raclée sur le front russe. La folie devient palpable, grâce à la façon dont Cassiers manipule l’image double du comédien, sur le plateau et projetée en vidéo. Le visage devient horrible, il glisse et gît. Cassiers fait alors ce qu’il sait faire de mieux, transformer le laid en beau, faire du dégoût une fascination.

Alors pourquoi le sec et l’humide ? Pour les fascistes, il y a cette crainte panique, comme pour l’Etat Islamique d’ailleurs, d’un corps qui ne resterait pas entier après la mort. Alors, le corps fasciste est « sec », il résiste à la boue russe tandis que les autres, eux, sont humides, leurs fluides s’échappant par tous les orifices désormais sans contrôle.

En 2015, Guy Cassiers ne pouvait pas imaginer à quel point Le Sec et l’Humide allait apparaître comme un manifeste contre la manipulation du réel qu’opère l’extrême droite partout en Europe et aux USA. Voir ce spectacle à quelques semaines de la présidentielle en France est glaçant tant la façon dont Degrelle malaxe et manipule les mots avec talents. Déconstruire le faux met toujours beaucoup plus de temps qu’affirmer les mensonge. Et cela ne date pas d’aujourd’hui.

Visuel : Re?pe?titions de Le Sec et l’Humide © Lynn Van Oijstaeijen

 

Infos pratiques

Les Cygnes
Théâtre du Palais Royal
centrepompidou

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Toute La Culture