Théâtre
Le Misanthrope à la Comédie Française, comme un rêve.

Le Misanthrope à la Comédie Française, comme un rêve.

14 octobre 2015 | PAR David Rofé-Sarfati

Monter Le Misanthrope à la Comédie Française est un exercice aussi classique que périlleux, car il y a deux Molières, celui que nous n’avons pas eu le temps d’aimer à l’école, car il fallait finir son explication de texte avant le dimanche soir, et celui qu’on redécouvre après, que nous avons appris à aimer et dont nous défendrons désormais jalousement notre propre interprétation du texte.

Clément Hervieu-Léger a son Molière et il a choisi de nous faire naviguer dans le texte sur le bord originel, celui caché dans le sous-titre de la pièce l’atrabilaire amoureux où la morosité du personnage renvoie à un Molière qui crée le rôle-titre en 1666  et qui alors lutte contre une dépression de milieu de vie, entre découragements, mélancolie et crise de couple.

Alceste/Molière est épris d’absolu; son enfermement défensif est le signe de déceptions accumulées, de rêves contrariés, d’attentes trop longues. Alceste déteste ses contemporains, car il en a trop attendu. Il est déçu de l’homme parce qu’il a trop cru en l’homme. En même temps, il repère que la facile généralisation de l’anxieux le guette : Sur quelque préférence, une estime se fonde, Et c’est n’estimer rien, qu’estimer tout le monde. Alceste ne renonce à rien. Il reste un enfant qui souffre, qui sait manœuvrer, pratiquer la mauvaise foi, qui réclame son dû à la vie, qui exige l’amour. Loic Corbery est un magnifique Alceste dynamique, manipulateur, séducteur, terriblement attachant et précisément infantile. Il cale parfois sa tête sur le piano, joue une mélodie mélancolique ; prostré, il boude. Quant à Célimène elle n’est pas insensible aux ardeurs d’Alceste, mais elle aime trop la vie pour se laisser attraper. Elle veut tout et pour tout garder elle devra tricher. Adeline d’Hermy est une Célimène, vive, vivante, joueuse, une séductrice de caractère, envoûtante et très au fait de son pouvoir de plaire.

Éric Génovèse est un Philinte volontaire, sociable et bonard. La première scène de disputation philosophique entre Alceste et lui est un morceau choisi. Serge Bagdassarian est un Oronte remarquable. Il réussit à défendre sa proposition entre naïveté et discernement. Florence Viala (Arsinoé) est incroyable, plane au-dessus du sol. Et l’on aime la composition de rôle du sympathique Gilles David (Du bois)  ou de la cristalline Jennyfer Decker (Eliante).

On rit, on sourit, on s’émerveille. Le décor est beau comme une peinture de maître. Il y a de l’esprit dans la mise en scène. Pour au moins deux raisons.

D’abord, le décor et les costumes souscrivent à une époque qui n’existe pas. L’homme aux rubans verts porte une cravate et pour tout ruban vert, un manteau de doublure verte. La pièce n’est ni d’époque, ni contemporaine. On ne se repère pas dans une époque ou dans une autre. Elle devient par cette magie-là intemporelle.

Par ailleurs, la radicale réussite de la mise en scène réside dans son rythme, dans sa petite musique, sa cadence, dans le tempo du jeu des personnages. Le texte est accordé globalement et non personnage par personnage. Clément Hervieu-Léger est un organiste. La troupe, pleine de son talent, joue avec rigueur et les propositions individuelles et la symphonie générale. La belle musique originale soutient dans des intermèdes cette intention. Des scènes de poursuites ou de déplacements rapides coordonnés remplissent leur œuvre de nous faire adhérer un peu plus à une harmonie collective. Cette harmonie, construite par les silences et les scansions, fait de la pièce un opéra a capela en alexandrins, et aura produit cette étrangeté que l’on semble entendre dans l’ensemble du texte, et les pulsations de la dépression d’Alceste et celles de la fureur de vivre de Célimène. Comme, par exemple, et en particulier, la conjonction mais retenue dans des pauses chez Alceste comme chez Philinte ou Célimène. En miroir des ‘mais’ d’Alceste,  signatures dans la langue de sa dénégation mélancolique les ‘mais’ de la faconde de Célimène  qui s’amuse de la vie.

Alceste : Il est vrai, ma raison me le dit chaque jour ; Mais … la raison n’est pas ce qui règle l’amour.

Célimène: Mais…, si c’est une femme à qui va ce billet, En quoi vous blesse-t-il? et qu’a-t-il de coupable?

À chaque fois, à chaque ‘mais’, une même main semble lever l’aiguille de l’ouvrage avant de reprendre son souffle et son travail de tissage du texte, rassurée d’avoir bien vérifié l’unité de l’ensemble.

Ce Misanthrope est construit comme un rêve. Il est  intemporel. Le texte glisse au milieu des personnages dans un rythme continu où les silences sont autant d’endroits d’attaches pour le rêveur. C’est épatant.

Le Misanthrope de Hervieu-Leger est une expérience à vivre jusqu’au 8 décembre, Salle Richelieu.

David Rofé-Sarfati

Distribution

Yves Gasc : Basque

Éric Génovèse: Philinte

Florence Viala : Arsinoé

Loïc Corbery : Alceste

Serge Bagdassarian : Oronte

Gilles David : Du Bois

Adeline d’Hermy : Célimène

Jenyfer Decker: Eliante

Louis Arene : Acaste (en alternance)

Benjamin Lavernhe : Clitandre (en alternance)

Sébastien Pouderoux : Clitandre (en alternance)

Christophe Montenez : Acaste (en alternance)

Infos pratiques

Ville de Valence
Le Bellovidère
Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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