Théâtre

(Reprise à Avignon) « Le Gorille », d’Alejandro Jodorowsky, au Petit Montparnasse jusqu’au 26 juin

20 avril 2011 | PAR Mikaël Faujour

Affaire de famille, « Le Gorille », adapté d’une nouvelle de Franz Kafka, est une pièce d’Alejandro Jodorowsky et de son fils Brontis, qui tient ici le seul rôle. Le spectacle vaut davantage par la très belle performance d’acteur de Brontis Jodorowsky que par son texte, rappelant l’approche philosophique joyeuse et rieuse d’un Voltaire, qui laisse sur notre faim. La pièce n’en a pas moins rencontré un tel succès qu’elle a été prolongée d’un mois.

Hunter S. Thompson, en guise d’épigraphe à son chef d’œuvre Las Vegas Parano (1972), citait Samuel Johnson : « Celui qui se fait bête se débarrasse de la douleur d’être homme ». C’est ici le chemin inverse qu’emprunte cette adaptation du Rapport pour une académie de Franz Kafka, donnant la parole à un gorille devenu homme et discourant à l’académie sur son expérience double de l’être animal et de l’être humain.

D’emblée, on reconnaît l’univers d’Alejandro Jodorowsky. L’on pressent, au début, une illustration de sa conception de la psychogénéalogie – à tort, car seulement effleurée. L’on sent surtout nettement la patte du père metteur en scène, dans le comique gestuel du mime – où excelle le fils –, rappelant que « Jodo » père débuta par le mime (cf. son 1er film, le court-métrage La Cravate ou certains passages du chef d’œuvre El Topo, par ex) et jusqu’à la musique qui rappelle des passages d’El Topo. Saisissante par l’effet physique (position du pouce, démarche chaloupée, mimique et gestuelle simiesques, maquillage) et par le contraste avec un langage soutenu, la performance de Brontis est d’ailleurs clairement le point fort de cette pièce.

Alejandro Jodorowsky le rieur, tenant d’un gai savoir et créateur tous azimuts à l’aura de prophète œuvrant à l’« artialisation » de l’existence, partage beaucoup avec Voltaire et se rapproche ici des joyeux contes philosophiques de ce dernier (Candide, Zadig, Micromégas…). Le regard d’extériorité à une communauté – que connaît cet authentique Juif errant, fils d’immigrés russes juifs, enfant rejeté au Chili et, plus tard, conspué et menacé au Mexique… – autorise en effet de juger ycelle avec la froide et simple lucidité d’un philosophe.

En l’espèce, l’histoire est celle d’un gorille capturé qui, pour échapper à sa captivité, conçoit de se faire homme pour échapper à l’encagement – fût-il celui moins étriqué d’un zoo. Imitant d’abord l’homme, puis acquérant la parole, puis devenant riche, il devient authentiquement, administrativement un humain. Sa destinée alors s’emballe dans le miroir aux alouettes de la condition humaine : l’amour, l’argent, la réussite sociale, le pouvoir et la domination lui viennent en une glorieuse ivresse… dont il perçoit bientôt l’inanité (ainsi de la vacuité des conversations qui remplissent nos jours humains). Car, in fine, tout cela n’est que vanité et le vernis de la civilisation et de ses valeurs ne concourt qu’à l’écrasement de la simplicité de l’existence, à la nostalgie de l’état de nature, de l’âge d’or – qui est pour le gorille, son état primitif. Mais il n’est pas de retour en arrière possible. Plus humain que les hommes, le gorille interpelle l’académie sur sa légitimité à juger, mettant l’empereur à nu : s’il existe trois règnes (végétal, minéral, animal), l’homme se rapproche des bêtes et le manteau d’« humanité » dont il se drape est transparent, révélant sa fondamentale bestialité, sa cruauté, son vice à peine fardés de grands « principes ».

La dénonciation n’est guère neuve – ce qui n’en réduit pas pour autant sa vérité philosophique. Mais il y a comme une absence de force dans le texte, auquel cependant Brontis parvient par une performance par instants très touchante et le plus souvent cocasse, à donner quelque relief. Mais, en somme, on sourit plutôt qu’on ne se gondole. Ce n’est guère du Molière, donc, mais une œuvre mineure et, au demeurant, plaisante, de ce grand ouvreur de portes qu’est et demeurera Alejandro Jodorowsky, héritier des grandes explorations surréalistes et post-surréalistes ainsi que du réalisme magique latino-américain, et l’un des penseurs-créateurs les plus stimulants de notre temps. C’est déjà beaucoup.

« Le Gorille », d’Alejandro et Brontis Jodorowsky
D’après « Rapport à une académie », de Franz Kafka

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One thought on “(Reprise à Avignon) « Le Gorille », d’Alejandro Jodorowsky, au Petit Montparnasse jusqu’au 26 juin”

Commentaire(s)

  • Henrietta

    J’ai vu « Ein Bericht für eine Akademie » à Dresde il fut un temps, avec le texte original de Kafka, certes raccourci. Un grand attrait de ce bidule réside effectivement dans son fort potentiel théâtral. Mais Kafka est un géine et pis c’est tout.
    Et pour paraphraser le Faujour national: Jodorowski demeure au demeurant un artiste qu’on l’on aime suivre, avec son fils pourquoi pas, dans ses délires… J’espère voir ça!

    novembre 11, 2010 at 16 h 37 min

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