Théâtre
Le crépuscule des singes de Louise Vignaud à la Comédie française

Le crépuscule des singes de Louise Vignaud à la Comédie française

06 juin 2022 | PAR David Rofé-Sarfati

Louise Vignaud et Alison Cosson ont écrit une attachante fiction centrée sur une rencontre improbable entre Boulgakov et Molière. La mise en scène appuyée de Vignaud et le talent de la troupe de la Comédie française emportent les faveurs du public. 

 

Louise Vignaud, qui n’a pas moins de quatre mises en scène à l’affiche cette saison, présente pour sa deuxième venue à la Comédie-Française, après la Phèdre de Sénèque au Studio-Théâtre en 2018, une fable baroque sur l’hypocrisie du pouvoir et l’immortalité de l’art. À l’heure du 400e anniversaire de la naissance de Molière, Louise Vignaud rend hommage, avec Boulgakov, à cet aïeul qui, jusqu’à son dernier souffle, et malgré les pressions et l’acharnement de ses détracteurs, n’a rien cédé au théâtre et à la création.

Une rencontre improbable

Moscou, 1929. Mikhaïl Boulgakov reçoit la visite d’un membre de la Commission du Bureau politique.  Staline vient de le décider : ses pièces sont interdites et retirées de l’affiche; ses livres quittent les rayonnages des bibliothèques. Il lui est reproché d’écrire contre le Régime. Abattu, avec pour seul soutien sa femme Elena, et alors qu’il sombre tout à sa mélancolie rageuse, Molière sortant de scène où il vient de jouer à Versailles avec Jodelet Les Précieuses ridicules, surgit enjambant 300 ans et quelque trois milles kilomètres. 

On glisse de la réalité au rêve, du XXe au XVIIe siècle, la pièce devient alors une fable. Dans une alternance de scènes réelles et imaginaires, qui citent ou empruntent parfois des extraits de leurs œuvres, nous sommes emmenés dans la vie des deux personnages. Nos âmes d’enfant sont convoquées.

Par un jeu de correspondances entre leurs deux trajectoires de vie, Boulgakov trouve en Molière un miroir à sa propre existence. À la fois liés au pouvoir et opprimés par celui-ci – l’un par Louis XIV, l’autre par Staline –, tous deux se battent pour faire exister leurs œuvres, pour défendre leur art. Faites-leur croire que vous avez changé votre pièce ! Ou écrivez autre chose ! , conseille le dramaturge français à l’auteur russe. Mais le communisme est inhumain lorsque  la royauté est assujettissante. 

Le théâtre par son fantasme rend hommage au théâtre.

Le pari était osé et périlleux. Rendre un pareil hommage au théâtre de Molière et de Boulgakov faisait courir le risque d’une gentille adulation mièvre et sans substance, d’un mausolée poli et lisse. Il ne fallait chuter sous le poids des deux génies. Mais Louise Vignaud connaît son art ; elle sait contenir son extrême audace par un amour des textes qui ouvre autorisation à une totale liberté de mise en scène. 

L’ écriture scénographique est appuyée, c’est la patte de Vignaud. Un enchevêtrement malin de tissus, d’accessoires, de costumes (bravo à Cindy Lombardi, accompagnée de Judith Scotto pour les coiffures et maquillages), une  juxtaposition d’objets insolites qui émergent devant un public revenu en enfance fabriquent des tableaux à chaque fois merveilleux et au ferme équilibre. L’étrange utilise le réel pour se soutenir. Et se racontent les convictions fortes des dramaturges ;  et se déploie l’aventure humaine unique lorsqu’elle se  constitue dans l’acte de créer.  La conception musicale très réussie d’Orane Duclos vient autant accompagner notre perception des scènes que les déranger. Enfin, la lumière (Julie-Lola Lanteri) finit d’accompagner l’onirisme général, d’étayer nos fantasmes.  

La troupe est parfaite. Les moments de grâce sont nombreux à l’instar de Thierry Hancisse en Madame de Rambouillet, de Madeleine Béjart masquée (impressionnante et multiforme  Coraly Zahonero) dans le monologue d’Elvire de Dom Juan ou encore de l’invitation à déjeuner de Louis XIV (irrésistible Géraldine Martineau) à Molière (formidable Nicolas Chupin qui marque la pièce de son talent). 

Pour la Comédie française, il y avait certainement mille façons de rendre hommage à Molière en cette année du 400e  et de raconter le théâtre et sa sœur de lait qui est la censure. Le choix de Louise Vignaud par son administrateur, Eric Ruf est un excellent choix. À ne pas rater.

 

Le Crépuscule des singes, d’après les vies et œuvres de Molière et Boulgakov, d’Alison Cosson et Louise Vignaud, Mise en scène : Louise Vignaud, Avec : Thierry Hancisse – Coraly Zahonero – Christian Gonon – Pierre Louis-Calixte – Gilles David – Géraldine Martineau – Claïna Caveron – Nicolas Chupin

Théâtre du vieux colombier, Comédie Francaise jusqu’au 10 Juillet 2022.

visuel(c) Christophe Raynaud de Lage

 

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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