Théâtre
Le corps à corps à nu du spectacle vivant

Le corps à corps à nu du spectacle vivant

13 février 2012 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Parler  d’amour pour cette Saint Valentin serait un peu trop facile pour les critiques de Toute La Culture. En pensant au 14 fevrier, nous avons pensé « Luxure ». En pensant luxure, nous avons vu surgir de nombreuses images dans nos cervelles : des fesses, des sexes, des seins… beaucoup… tout le temps.  Pour autant, est-ce que les corps nus en rencontrent d’autres ? L’affaire semble être solitaire, plus grave encore, elle semble être triste. Autopsie d’un corps en berne sur les planches, de la performance au théâtre.

Jan Fabre et très récemment Yves Noël Genod pour son magnifique « La mort d’Ivan Ilitch » ont régulièrement travaillé le nu à l’instar des peintres flamands. Pour Jan Fabre, dont les œuvres ont été exposées au cœur de l’école du nord au Louvre,  tout son art puise dans le travail des chairs.  Je suis sang était une allégorie de la douleur, de l’enfantement à la guerre. Histoire des larmes nous renvoyait au statut de l’enfance. Pour les nus, on se souvient de Luomo, un solo avec huile d’olive teintée d’action painting. A chaque fois, l’effet est pictural. Pour Genod, le comédien est habité par la performance dans un clair-obscur inspiré tant de Caravage que de Joël Pommerat. Le corps est magnifié, sculpté sans susciter pour autant d’état voyeur. En aucun cas, le désir n’est provoqué, le corps devient une oeuvre plastique.

Si l’utilisation du nu semble donc s’attacher au beau, elle peut aussi venir heurter nos sensibilités. On pense naturellement à la mère de la performance, Marina Abramovic. En 1977, associée à Ulay, elle présente « Imponderabilia ». Ils sont dans un couloir, nus face à face à un endroit où le public est obligé de passer. La distance entre Marina Abramovic et Ulay oblige les gens à se tourner pour avancer, leur imposant le choix du partenaire.  Ici, la performance est sexuée, déroutante, symbole de libération sexuelle environnante. 30 ans plus tard, Marina a fait des émules. On retrouve la frêle Céline Milliart-Baumgartner devenue  Miss Mae en hommage à Mae Dix, cette chanteuse de cabaret des années 20 tombée dans le Striptease par hasard. Un drôle de spectacle sexy et intense. Elle est nue, c’est pour ça qu’on est venu nous rappelle-t-elle. Mais après ? Et Alors ? Une fois le corps vu, il reste autre et loin. Striptease est un très beau spectacle,bien mené sur la place de la nudité dans notre société, sur l’exaltation que le spectacle contemporain fait du corps nu et sur ce qu’on ne voit pas alors que tout semble accessible.

C’est bien cela que semble atteindre l’utilisation du nu dans la performance : un accès à l’invisible. Une fois que tout est montré, il est alors permis de ne plus s’attacher au superficiel.

 

Il en est ainsi par les temps qui courent, on voit sur les affiches et les sites internet des théâtres des mentions houleuses qui promettent du hard sur les planches. Rien que cette rentrée de janvier, au théâtre de l’Atelier pour Les Liaisons dangereuses, à l’Odéon comme à La Colline, on peut lire que certaines scènes du spectacle peuvent heurter la sensibilité des jeunes spectateurs et que par conséquent ce-dernier est déconseillé aux moins de 16 ans. Pourquoi cela ? Parce que des acteurs s’y déshabillent n’est pas une raison suffisante mais surtout parce que la chair et la sexualité y sont troubles, tristes et graves mêlées à des atmosphères violentes et glauques. Dans La Dame aux camélias, Frank Castorf entend bien montrer que la pauvre courtisane Marguerite Gautier est la victime du désir sadique de la bourgeoisie masculine. Et on la découvre au début de la pièce en train de  jouir sans joie ou d’ agoniser, on ne sait finalement, la tête dans la fange d’un poulailler surélevé à l’étage d’une favela ou plus tard icone d’une boîte de nuit/sex shop hyper branchée. Sexe, misère et mort sont liés dans un univers glauque, trash et volontairement agressif. En suivant un principe de déconstruction des mythes et d’un saccage sans pitié du romantisme, Castorf fait du texte de Dumas le reflet de la pornographie de notre monde, un géant bordel surplombé d’une inscription « Anus Mundi » éclairée aux néons à la hauteur des cintres. Dans Salle d’attente de Krystian Lupa, une des plus belles propositions de janvier dernier, des paumés toxicos, solitaires ou en couple, à la marge de la société occupent le temps dans un garage désaffecté. Le sexe y est présent plus que l’amour d’ailleurs. La nudité frontale y est souvent présente, elle participe à l’atmosphère glauque du spectacle, notamment lorsque plusieurs d’entre eux tournent un film porno en direct.

Dans ces deux spectacles qui n’ont, au-delà de la question qui nous intéresse, absolument rien à voir et qui ont d’ailleurs été très diversement reçus sur ce site, le corps des actrices et des acteurs, s’affiche et s’exhibe à fond, ce qui recquiert un investissement total des interprètes concernés : scènes de sexe, masturbation, amours hétérosexuels et homosexuels, tout y passe… L’utilisation de la caméra et du gros plan efface toute barrière salle / scène et met le spectateur dans la position d’un voyeur, ce qui renforce l’obscénité de certaines situations.

Au-delà de ces scènes extrêmes, du nu, personne ne s’aurait s’en offusquer et c‘est au contraire avec un plaisir à peine dissimulé que l’on surprenait certaines bourgeoises de l’Opéra de Paris, devant le Ring par Günter Krämer, s’empressant de saisir leur paire de jumelles pour observer gaiement et de plus près encore (tout en poussant des exclamations d’effarouchées) les Walkyries-infirmières en train d’éponger les corps intégralement nus des cadavres des héros morts au combat allongés sur des tables d’hôpital en inox. Voilà qui rendait la célèbre Chevauchée qui inaugure le troisième acte de la Deuxième journée de la saga wagnérienne plus mémorable que la production elle-même. Le parti pris n’était pas tant osé mais le corps dénudé a fait à cette occasion son petit effet.

Provocant et aussi vecteur de rire, le nu s’est décomplexé, potache, régressif même mais c’est une qualité (Voyez les spectacles de Macaigne, les Copi de Di Fonzo Bo…) il assume un caractère divertissant et joyeux. Sulfureux vous avez dit, peut-être malgré tout, car si ce n’est plus le cas pour un public d’initiés tant la nudité s’est banalisée sur les plateaux, il n’a pas perdu son pouvoir de choquer en ébranlant les règles de bonne conduite et de bienséance. Prenez par exemple, une des dernières performances du collectif Les Chiens de Navarre où tout commence sagement devant une sympathique raclette entre voisins et finit en plan baise improvisé. Dans Nous avons des machines, ils remettent ça et se foutent à poil avec irrévérence et humour, de quoi titiller un certain public que la trivialité (qui est aussi de l’art) continue de bousculer. « Amis du théâtre mystique bonsoir, vous êtes au bon endroit » adresse au public déconcerté l’un des joyeux trublions en prologue à la pièce.

Et le glamour dans tout cela ? Le corps nu a-t-il perdu sa puissance de séduction. Non et heureusement grâce à la résurgence des formats types revue de Music-hall comme en a réalisé Michel Fau dernièrement au Rond-Point, lui qui aime tant se travestir et s’effeuiller avec jubilation sur les planches, il jouait aussi bien à la diva qu’à la bimbo dans des plumes, des paillettes, un micro-short improbable ou un manteau zébré, des hauts talons, allant jusqu’à mimer une scène de strip-tease burlesque.

Depuis quelques années en France le burlesque est de retour, plus précisément le New Burlesque. « Tournée » de Mathieu Amalric a mis en lumière une bande d’Américains déjantés dans le très bon sens du terme. Avec un grain de folie nécessaire, une culture de la musique, de la danse, du corps et un amour du show, des paillettes et du rire, la déferlante New Burlesque prend une place immense sur les scènes hexagonales face à des spectateurs en liesse, hilares et énamourés par ces corps aux multiples formes.

Une meneuse Kitten OntheKeys chauffe avec brio la salle avec ses nombreuses tenues extravagantes et des Pin-Up comme Mimi Le Meaux ou Dirty Martini arrivent sur leurs talons perchés pour déchainer la salle et oser la subvertion belle et gracieuse. Un streep tease sur l’hymne nationale américain ne leur fait pas peur, la salle en redemande encore et encore. les hommes sont aussi fascinés que les femmes. Enfin la femme choisit de montrer son corps pour rire et séduire, accepte ses formes, qu’elles soient larges ou fines, avec ou sans poitrine généreuse. Un peu d’humour et de glamour dans ce monde gelé, teinté de glauque fait le plus grand bien et offre une respiration salvatrice à la mode faite de clichés à fuir les uns comme les autres.


 

 

Bérénice Clerc, Christophe Candoni et Amélie Blaustein Niddam

 

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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