Théâtre

« La mort? Je n’y crois pas »: on peut survivre à tout grâce au théâtre… même à l’oubli!

« La mort? Je n’y crois pas »: on peut survivre à tout grâce au théâtre… même à l’oubli!

13 novembre 2017 | PAR Mathieu Dochtermann

La mort ? Je n’y crois pas est un voyage émouvant, historique et en même temps que subjectif, où Jurate Trimakaite donne à voir un sujet grave et méconnu – la déportation des enfants au goulag – au travers de l’exemple singulier d’une famille. Théâtre de projections vidéos enrichi d’objets, à la fois documentaire et poétique, il constitue un témoignage troublant, même si par certains aspects le spectacle donne le sentiment de n’être pas tout-à-fait abouti.
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Le théâtre est le lieu de l’émotion et des passions humaines. Il est l’endroit où se croisent les fils des destins individuels pour que se tisse la toile de la relation à l’Autre. Il est aussi, pour cette raison, un lieu de mémoire, qui interroge l’Histoire et le destin collectif, souvent sous un angle émotionnel. Le théâtre d’objets n’est nullement étranger à ces courants, qui l’irriguent autant que le reste des arts dramatiques.

Il en va ainsi de La mort ? Je n’y crois pas de Jurate Trimakaite, au sein du collectif 23h50 : en croisant vidéos documentaires et manipulation, elle donne à voir de multiples dimensions du même événement historique, tout en faisant exister sa mémoire. Pour une artiste jeune, c’est un geste fort, qu’elle accomplit avec justesse, sans complaisance pour un pathos facile qui aurait pu tout phagocyter.

Rencontre de deux angles, rencontre de deux arts, donc. Les projections vidéos ponctuent le récit, lui insufflent un rythme autant qu’ils l’ancrent dans la réalité. Il s’agit d’interviews, face caméra, de déportés lituaniens ayant survécu au goulag, qui livrent avec émotion et pudeur leurs souvenirs personnels. Ce méta-récit vient donc entrecouper l’histoire présentée au plateau par le jeu et par la manipulation, à l’aide d’objets symbolisant les trois membres d’une famille. L’histoire individuelle et fictionnelle met en abîme et fertilise en émotions l’Histoire collective. Si cela n’est pas inédit, c’est habile, et c’est en l’occurrence amené avec sensibilité. La mort, cela peut être celle du goulag, mais cela peut aussi être celle de l’oubli : remettre en scène l’histoire des rescapés, c’est aussi assurer leur survie dans les mémoires.

Les personnages, représentés par des objets ou des morceaux de marionnettes, sont tous incomplets, comme un souvenir à demi effacé, une métonymie visuelle de l’être qui fut mais qui n’est plus : le père n’est qu’une paire de longues jambes, la mère un bras réconfortant, l’enfant, une tête juchée sur une bouteille en verre. La petite fille est, en plus, incarnée au début du spectacle et à divers moments par la suite par un jeu de comédien, où Jurate Trimakaite prend le rôle de l’enfant devenue adulte, qui est la narratrice du récit biographique. Si on comprend cette représentation du même personnage sur plusieurs plans, pour figurer son existence dans des temporalités différentes, on est pas convaincu de tous les choix opérés pour le jeu de comédien : autant l’accueil du public en partageant des objets-souvenirs dans les gradins est une bonne idée, autant jouer à se cacher sous la table de cuisine qui occupe le plateau ne semble ni juste, ni nécessaire. Le jeu est bien plus sûr en manipulation : autant le privilégier.

La mise en scène est sobre, avec de bonnes idées. Le plateau est occupé par une construction figurant une table de cuisine – on écrit : « figurant une table de cuisine », parce que le choix a été fait de bricoler un meuble en bois qui en a à peu près la forme, plutôt que d’utiliser une authentique table modifiée pour les besoins du spectacle. De multiples tiroirs permettent de trouver les objets qui vont servir pour les personnages, comme une improvisation de bric et de broc. Ils peuvent surtout servir, avec leur fond en papier, d’écran de projection pour les vidéos. On regrette d’ailleurs qu’ils ne servent pas davantage, la projection sur un écran fait d’un torchon qui sort de la table étant plus délibérément artificiel, même si le procédé donne un « grain » intéressant à l’image.

Au chapitre des regrets, aussi, la création lumière très franche, qui fait des aller-retours entre pleins feux et noir complet – on aurait bien imaginé des découpes plus précises pour focaliser l’attention sur certains personnages à certains moments de la dramaturgie. La musique est très discrète, l’environnement sonore étant surtout fait de bruits de trains, qui offrent une trame de fond assez angoissante au récit.

Si La mort. Je n’y crois pas donne ainsi le sentiment d’un spectacle pas encore tout-à-fait achevé, cela n’ôte rien à la qualité de son écriture ni à l’intelligence de sa démarche. Informatif et émouvant, il mérite clairement qu’on lui accorde de son attention. A suivre !


Mise en scène et interprétation : Jurate Trimakaite
Scénographie, marionnettes : Cerise Guyon
Regards extérieurs : Joana Norvide, Coralie Maniez
Création lumière : Clément Mercier Sanders
Composition musicale : Thomas Demay
Accompagnement artistique : Sylvie Baillon et Eric Goulouzelle
Visuels: (c) Manon Depoisson

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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