Théâtre

« La gentillesse » de Christelle Harbonn  à La Criée à Marseille

« La gentillesse » de Christelle Harbonn à La Criée à Marseille

14 décembre 2016 | PAR David Rofé-Sarfati

La gentillesse est un texte dramatique inspiré des personnages de L’Idiot de Fiodor Dostoïevski et de La Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole: des êtres hors du commun, dont la douceur confine à la naïveté, et qu’on pourrait dire frappés d’innocence. Pour un théâtre qui mène aux marges de la société, où les codes deviennent poésie.

Artiste en résidence de création à la Criée de Marseille. Christelle Harbonn a écrit et mise en scène, aidée de son collectif une pièce en trois actes à la mise en scène audacieuse cependant que saturée et au texte précieux qui signent une authentique œuvre qui rappelle Théorème de Pasolini.

« La gentillesse » s’intrigue autour de l’intervention de personnages, inspirés de L’Idiot de Fiodor Dostoïevski et de La Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole: des êtres hors de l’habituel, dont la douceur et la niaiserie vont par une maladresse opératoire déclencher mises au point et déconstruction de l’ordre patriarcal et de proche en proche de l’ensemble de la loi symbolique.
Tout commence par un scoubidou, métaphore de l’entreprise folle d’un doux candide à vouloir détricoter la réalité, comme un autre, et pourtant ministre, a voulu décapitaliser ou démondialiser. Peut-on retrouver le jaune du blanc dans une omelette déjà cuite ; à l’instar de cet imbécile-là, notre imbécile tentera sans succès de détricoter la gerbe vomie du plafond emmêlée de fils électriques afin d’y trouver un ordre et un peu de raison et de clarté. Ce candide fera équipe avec la fille imbécile de la famille et ces deux antihéros improbables traverserons pour le dynamiter l’univers feutré de cette famille bourgeoise et conformisme. Ils parviendront à faire exploser les cadres, les règles de la bienséance et des relations sociales.

Nous ferons le chemin avec chacun des personnages entre une utopie et une autre au milieu d’un séisme d’émotions et un dézingage consciencieux de toute conviction construite par défense et peur d ‘un monde aussi familier qu’inquiétant.

La scénographie est magnifique. Plusieurs scènes sont anthologiques. Dommage que le deuxième acte n’ait pas fait l’économie de quelques redondances car le texte est efficace et percutant, et qu’il contient, ainsi drôle et aiguisé cette poésie des grands textes. Christelle Harbonn nous parle d’une gentillesse qui est plutôt une disposition à une oblativité dans des fulgurances et dans un héritage qui fait toujours retour à la mère, celle chez qui chacun apprend l’amour gratuit, sans condition,  si voisin du sacrifice.
Si on cauchemarde du père monstre, l’on retourne sans cesse à la mère.
-Je rêvais d’être une mère morte. -Tu n’as aucun souci à te faire !
La mère ne meurt jamais et l’utopie extrême résidera en un monde non sans mère, mais sans enfants.
La logique du texte est celle des paradoxes. Tout est effet de marge, seul le dis-harmonieux intéresse. L’anomalie nous enrichit. Les traumatismes se succèdent sans se capitaliser, fortune des simples d’esprit. Les discussions sur la politique et la religion font semblant de s’occuper du collectif alors qu’elles cherchent à approcher l’intime des relations entre les personnages. Le surréalisme, admirable de la mise en scène soutient le propos.
L’athéisme est célébré autant que la religion et si Jésus a été « le premier des communistes » c’est pour nous rappeler que du sacrifice christique en passant par le non-sacrifice d’Abraham, les hommes ne se soucient que de savoir ce qui compte et ce qui ne comptent pas, et où est la place de l’autre.
Christelle Harbonnn ne répond pas ou presque. La résignation qui arrive au troisième acte est un passage nécessaire et ce qui se domicilie à la marge est plus complet plus contributif. Pour Harbonn seule la gentillesse totalement gratuite nous permet de voir à travers les yeux de l’autre. Sauf que, et c’est là le génie et l’innovation radicale de la pièce surtout à notre époque de questionnement frénétique sur la place du père et sur sa mort symbolique, la pièce nous propose de replacer la mère même en partie morte au centre de l’érotisme général de l’univers et au centre d’une histoire du monde et de chaque individu. La mère seule rempart en même temps que seul vecteur contre et vers une dérive définitive vers un ailleurs.
Au bout de cette déconstruction et de ces résignations rien ne résistera car rien ne tient le coup ni le père ni son ordre ni sa loi. Rien ne sera comme avant sauf la mère.
On l’aura compris, le texte est fort dense et sacrément intelligent, un peu psychanalytique et très poétique. On oubliera devant la force de l’œuvre, et le talent des comédiens  le motif inutile de la bête à corne et la baisse de rythme de la fin de deuxième acte et on ira à profit découvrir un magnifique texte et une écriture dramatique nouvelle.

Avec Adrien Guiraud, Marianne Houspie, Solenne Keravis,
Blandine Madec, Gilbert Traïna
Scénographie Laurent Le Bourhis Création Lumière Laurent Vergnaud
Création sonore Sébastien Rouiller et Brice Kartmann Assistant à la mise
en scène Philippe Araud
Le spectacle sera joué du 20 > 27 février 2017 Théâtre l’Echangeur / Bagnolet

Infos pratiques

L’Atelier des artistes
La Cigale
DUPRAT-BEATRICE

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