Théâtre
« Je Pense à Yu » au Théâtre Artistic Athévains

« Je Pense à Yu » au Théâtre Artistic Athévains

20 mai 2013 | PAR Camille Hispard

Je Pense à Yu évoque avec subtilité les réminiscences des évènements de la Place Tian’anmen, au travers de destins de vie qui se croisent et s’entrechoquent parfois violemment, autour de questionnements et d’introspections mêlant engagement et fatalité.

©Jean-Louis Fernandez 20 légerMadeleine (Marianne Brasler) est une traductrice bordélique et passionnée qui laisse volontiers son âme divaguer, se perdre dans des recherches sans fin, qui la mènent d’un destin à un autre. Procrastinatrice de haut vol, Madeleine est saisie par l’histoire de Yu Dongyue, jeune étudiant chinois qui, lors des manifestations Place Tian’anmen, balance avec deux de ses comparses des oeufs remplis d’encre rouge sur le portrait de Mao. Il se retrouve en prison durant 17 ans, refusant de faire amende honorable et de céder aux pressions et aux méthodes dictatoriales du régime. Véritablement obsédée par l’histoire de cet inconnu à la tête brûlée, la traductrice se plonge dans la peau de ce dernier, recherchant méthodiquement des informations sur sa vie, ses conditions de détention et ses 17 ans de vie volés qui lui feront perdre la tête.

©Jean-Louis Fernandez 59 légerLe metteur en scène Jean-Claude Berutti utilise des projections vidéos qui nous permettent de suivre les errements internet de la traductrice sur son ordinateur, voguant sur les flots wikipédiens en accro suprême à l’hypertextualité. « 17 ans de vie résumés comme si c’était rien », déclare-t-elle placide et perplexe. Dans une diction atypique et lancinante, Madeleine nous cueille peu à peu et nous emmène dans son univers, surréaliste et poétique comme un roman de Murakami. Obnubilée par ses recherches et par les tenants et aboutissants de l’histoire de Yu, elle est régulièrement bousculée et dérangée par les visites impromptues de Lin (Yilin Yang), jeune étudiante chinoise souhaitant parfaire sa conjugaison française.

La vitalité et la candeur de Lin agace au plus haut point Madeleine et perturbe ses réflexions philosophiques qui la coupent de sa propre vie. Lin, pétillante et optimiste qui concorde les temps avec une maladresse touchante et vraiment drôle, témoigne d’une résignation et d’une acceptation du système. Elle entretient une forme d’aveuglement volontaire face à la politique répressive et dictatoriale du régime chinois. Le portrait de Mao est dans le salon de sa grand-mère et est censé protéger la maison des mauvaises ondes. Ce traditionalisme se heurte et se confronte au profond modernisme des modes de vie. Lin envoie des textos juvéniles et enflammés à sa mère, contant à voix haute en chinois ses aventures à la française. La mise en scène fait se croiser les langues et les mots dans un parallèle sonore et visuel envoutant. Dans ce labyrinthe de destinées emmêlées, Madeleine fait la rencontre de son voisin, Jérémie (Antoine Caubet), qui lui ramène sa livraison : un poster géant de Mao. De cette étrange découverte, il interroge donc la traductrice sur la présence d’un dictateur et d’un étudiant chinois nommé Yu sur le mur de son bureau : « Pourquoi est-ce que vous avez des morceaux de sa vie sur votre mur ? »

©Jean-Louis Fernandez 11 légerRencontre hasardeuse qui mène à des questionnements existentiels et idéologiques lunaires. Jérémie ne comprend pas son obsession pour un homme qu’elle ne connait pas et qui l’empêche d’être dans sa vie à elle. Et puis, l’engagement de Yu a-t-il sauvé la Chine ? Cette question du rapport à l’engagement et de ses répercussions réelles sur l’Histoire est omniprésente dans la pièce de la québécoise Carole Féchette. Jérémie lui, n’est pas révolté, malgré le fait que sa femme les ait abandonnés, lui et son fils malade. Il savait juste dans une lucidité troublante que sa compagne n’arriverait pas à supporter. Dans une rage intense, ce gaillard déchirant lâche tout et balance au visage de Madeleine : « sur qui j’aurais pu les jeter les petits oeufs rouges ? ». Un monologue foudroyant et arrachant qui ne laisse pas indemne le spectateur.

La fatalité s’abat sur les protagonistes comme un couperet fatal, sauvant pourtant une grande empreinte d’espoir et d’humanité. Lin dévoile ses intimes pensées dans une fureur saisissante, exprimant ses frustrations : « il faut cracher dans sa tête ». Cracher sur Mao, le système, ces vies gâchées et déglinguées. Madeleine, éternelle effrontée entortillant son âme sur celle de Yu ne peut se soumettre : « Du dessous de notre paupière baissée, on est vivant. On peut éclabousser le pouvoir. » Elle maintient le cap, évoquant les innocents qui sacrifient leur jeunesse et qui risquent leur vie pour un moment de vérité.

Ce trio d’entités opposées distille cette partition bouleversante, rythmée par une scénographie ingénieuse et esthétique qui permet la croisée de ces destins, tout en conservant leur singularité et leur habitat propre. Une pièce tranchante qui nous marque au fer rouge et nous entraîne dans les méandres du choc des civilisations et des existences.

Visuel (c) : Jean-Louis Fernandez.

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