Théâtre

« Choisir l’écume », choisir la poésie et un théâtre hybride

« Choisir l’écume », choisir la poésie et un théâtre hybride

04 octobre 2019 | PAR Mathieu Dochtermann

Pendant le 20e Festival Mondiale des Théâtres de Marionnettes, le collectif Les Enfants Sauvages avait installé ses valises au ThéMaC de Charleville pour programmer quelques artistes dans ce lieu auquel il avait donné un petit air de fêtee. Spectacle-phare de la programmation, Choisir l’écume, de et avec Alan Payon, est une proposition de théâtre hybride, mêlant vidéo, théâtre, travail sur le corps dansé, marionnette. Par un biais poétique, presque onirique, le spectacle parle de la difficulté de donner chair à des amours virtualisées, de la perte de contact avec la réalité, de l’homosexualité également. Suffisamment intelligent pour ne pas se perdre dans sa propre richesse, c’est un spectacle beau et sensible.

La grâce d’une belle écriture

C’est une enquête policière, mais une enquête policière d’un genre très particulier, que suit l’intrigue de Choisir l’écume… en même temps que ce n’est pas du tout le propos, que l’intérêt de la pièce n’est pas cette enquête dont les interrogatoires sont pourtant représentés. Le spectacle parle aussi et surtout des mondes virtuels, ceux des écrans et ceux de nos imaginations. De la Petite Sirène et du Roi Triton. De l’amour au 21e siècle, singulièrement de l’amour entre hommes. Il parle d’espoir et de poésie.

C’est une oeuvre complexe qui est proposée là par Alan Payon, du collectif Les Enfants Sauvages. Son écriture mêle les genres et les thèmes, fractionne le récit, fait des allers-retours entre le fantasme et le réel, entre le passé et le présent, entre le proche et le lointain. Mais les signes disséminés sont assez clairs pour permettre au spectateur de ne pas perdre tout-à-fait pied, et de se repérer graduellement dans cet univers non-linéaire et non-littéral.

Car une autre force de l’écriture, qui fait toute sa poésie, tient à l’utilisation de paysages imaginaires. Ce sont ceux de l’esprit triste et créatif du personnage de Loïc, jeune homme qui sublime sa fascination pour la Petite Sirène et ses métamorphoses en une rêverie morbide qui a pour lui une force d’attraction irrésistible. Par ce biais, un souffle d’irréalité traverse la pièce, qui se finit d’ailleurs sur un questionnement parfaitement ouvert et une image finale d’une grande force.

Une multiplicité de formes convoquées à bon escient

Au service de cette histoire, la mise en scène rajoute un degré de complexité en faisant le choix de ne pas choisir. C’est-à-dire que la représentation n’est pas ici le fruit du recours à une seule technique de spectacle, mais résulte de l’hybridation de plusieurs d’entre elles.

Ainsi, les interrogatoires de police entre l’inspecteur et le personnage de Bastien, amant de Loïc, sont joués par les comédiens à l’avant-scène. C’est l’espace du maintenant, du regret et de la colère, c’est aussi la possibilité d’adresser le texte au public, de lui donner chair ici et maintenant.

En revanche, les interactions au passé sont surtout représentées par des films, projetés sur une toile tendue en milieu de scène, qui délimite par ailleurs, derrière elle, une boîte noire où une partie de l’action sera jouée. Les films, qui fonctionnent d’autant mieux qu’ils ont maintenant deux ou trois ans et que les acteurs ont mûri depuis, documentent le passé, dans un style réaliste romantique qui colle absolument aux thèmes.

Les fantasmes de transformation de Loïc et l’histoire qu’il a construite autour de son alter ego, le Prince Ecume, dans le palais de son père le Roi Triton, sont quant à eux principalement représentés par des films d’animation de très belle facture, au trait un peu naïf et aux belles couleurs profondes. Ils sont projetés sur un second écran, placé derrière le premier, au fond de la boîte. Le travail de Pablo Albandea et Marion Benagès pour donner vie et profondeur à ces images, en conservant toute leur poésie et la distance irréelle qui est celle qui sépare la réalité du fantasme, est tout-à-fait réussi.

Entre les deux, théâtre et vidéo, il y a des scènes jouées derrière le voile, certaines recréant des faits passés, d’autres figurant une partie de rêveries de Loïc. C’est l’espace du virtuel: les interactions « réelles » se réduisent toutes à des prises de contact en ligne, par l’intermédiaire d’écrans d’ordinateur et de caméras. Une partie des actions est d’ailleurs captée en direct et retransmise. Pour mieux représenter l’interposition des dispositifs techniques, le premier écran sert parfois de support de projecion à des représentations des applications et sites internet.

L’espace situé entre les deux écrans étant plongé dans l’obscurité, il peut dès lors servir pour du théâtre noir. Les acteurs qui jouent dans cet espace doivent être éclairés, ce qui permet de les ourler d’une aura de nuit et de mystère. Loïc y exprime aussi ses désirs et son mal-être sous la forme de la danse, l’interprète Arnaud Préchac ne rechignant pas à montrer son corps sculpté par la lumière rasante, d’autant plus troublant qu’il est justement le corps que le personnage rejette et voudrait échanger contre un corps aquatique. Ce théâtre noir enfin permet des effets poétiques et visuels à l’aide de marionnettes, qui reviennent régulièrement, mais brièvement, souligner par leur présence que la ligne est mince entre réalité et imaginaire.

C’est donc un théâtre très visuel en même temps qu’un théâtre de texte, dans lequel le jeu corporel prend une place importante. Une proposition de mise en scène subtile, au service d’un texte qui ne l’est pas moins. La scénographie  absolument réussie de Cerise Guyon participe grandement à rendre possible la représentation.

Une interprétation globalement à la hauteur du défi

On le voit, cette pièce est un défi: par la complexité du texte, par le foisonnement des thèmes, par les techniques devant être maîtrisées par les interprètes en scène.

Au premier rang des réussites, on pense devoir citer l’utilisation du corps, qu’il s’agisse de danse ou de jeu corporel. Arnaud Préchac dans le rôle de Loïc, particulièrement, bien qu’il ne passe jamais la barrière du voile de l’écran qui sépare le réel du virtuel, rayonne d’un présence intense, solide, lumineuse alors même que le personnage porte aussi en lui une tristesse morbide. Cette dichotomie entre corps vivant et mélancolie saturnienne fait tout l’intérêt et toute l’ambiguité du personnage.

Pour ce qui est du jeu d’acteur, il est globalement juste, même si on a parfois un peu de mal à croire à la réalité de l’interrogatoire de police. Il navigue bien entre quatrième mur et adresse frontale, mais sa tension, le rapport de force très dur entre l’inspecteur et le personnage de Bastien, semble parfois un peu artificielle. On sent cependant qu’Alan Payon, dans son rôle d’interprète, arrive à trouver un plaisir de jeu dans l’incarnation de son texte, qu’il arrive à proférer avec une justesse qui s’écorne à peine par moments… ce qui est heureux, puisqu’il porte la majeure partie du texte joué. Il est toujours difficile de se mettre soi-même en scène, et l’auteur-comédien-directeur doit trouver ce fragile équilibre où il est au service de sa proposition davantage qu’il n’est au service de lui-même.

Et puis, il y a la manipulation de ces quelques marionnettes de créatures aquatiques, apparitions éphémères, à peine sorties de l’ombre que déjà disparues. On a un petit regret à l’endroit de la dernière marionnette, mais qui tient moins à la manipulation, assez réaliste et correctement fluide, que dans le fait qu’elle propose une image qui se fixe ainsi alors qu’elle aurait pu rester suggérée, flottant à la lisière de l’imagination des spectateurs.

Dans l’ensemble, cette oeuvre sensible, qui parle intelligemment des « amours 2.0 » et les marie à de belles envolées poétiques, est une réussite. La pléthore de techniques hybridées pour parvenir au résultat surprend d’abord un peu, et devient ensuite toute naturelle à mesure que les codes de la narration se mettent en place. On en ressort ému et charmé, avec le sentiment d’avoir profité d’un beau moment de rêverie éveillée.

Définitivement recommandé, en attendant la prochaine création, Game over.

 

Distribution

Texte et mise en scène d’Alan Payon

Assisté de Coralie Maniez

Regard extérieur : Mathieu Ehrhard

Avec : Arnaud Préchac dans le rôle de Loïc Famenne

Alan Payon dans le rôle de Bastien Valtille

Coralie Maniez dans le rôle de l’inspecteur.

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Effets vidéos & régie multimédia : Pablo Albandea

Images animées : Pablo Albandea & Marion Benagès

Film : Frédéric Touchard & Coralie Maniez

Scénographie et marionnettes : Cerise Guyon

Costumes et costumes/marionnettes : Marion Benagès

Création musicale et sonore : Thomas Demay

Création lumière : Félix Bataillou

Visuels: © Alexandre Santiago & Joseph Banderet

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L’agenda du week-end du 4 octobre 2019
Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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