Théâtre

« Farben » de Mathieu Bertholet : le drame intime de la conscience face à la science.

« Farben » de Mathieu Bertholet : le drame intime de la conscience face à la science.

20 novembre 2015 | PAR Laurent Deburge

Au moment de son suicide, le 2 mai 1915, Clara Immerwahr, première allemande titulaire d’un doctorat en chimie à l’université de Breslau, voit défiler sa vie sous la forme d’un kaléidoscope de scènes fortes, drame intime et politique traversé par l’atrocité de la guerre. Juive et féministe, elle s’est mariée à un autre juif allemand de génie, le chimiste Fritz Haber, qui recevra en 1920 le Prix Nobel (au titre de 1918), pour ses travaux sur la synthèse de l’ammoniac. Si Clara a toujours œuvré pour le bien de l’humanité (son nom ne signifie-t-il pas « toujours vrai » ?), son mari en revanche, ivre de reconnaissance et d’assimilation au Reich, vise avant tout le bien de la science, qui doit à ses yeux céder la place au bien de la nation en temps de guerre. Brimée dans sa vocation scientifique, cantonnée à un rôle traditionnel de femme et de mère par son époux, elle ne supporte pas la dérive militariste et criminelle de celui-ci, qui a mis son génie au service du meilleur mais aussi du pire. Car Fritz Haber n’a pas seulement créé les engrais modernes, qui ont permis d’augmenter les rendements agricoles et de nourrir les populations mondiales, il est aussi le père de l’arme chimique et notamment du gaz moutarde, l’Ypérite, qui inscrira la première guerre dans la fabrique industrialisée de l’horreur.

Farben, la pièce de Mathieu Bertholet, auteur suisse romand né en 1977, est composée d’une multitude de scènes brèves, comme autant de flashes crépitant dans l’esprit de Clara, scénographiées avec talent par la metteur en scène Véronique Bellegarde. Des objets surréalistes comme l’urinoir de Duchamp ou son porte-bouteilles transformé en lustre menaçant, un superbe miroir d’eau ou bien un appareil à produire des gaz toxiques marquent l’irruption de la modernité aussi bien dans le champ culturel que dans celui de la destructivité. Des couleurs (« Farben »), éclairent chaque tableau, selon la spécificité des gaz mortels employés.

Si la dimension dramaturgique classique est quelque peu malmenée par ce dispositif morcelé et très contemporain de l’écriture, hachée comme une sorte de zapping temporel, la dimension poétique et tragique de la mise en scène et surtout la présence d’une distribution excellente permet de donner chair aux personnages de ce drame moral.

Odja Llorca, magnifique, rayonnante d’émotion et de douleur, prête sa sensibilité fébrile et déchirante à la figure de Clara. Olivier Balazuc est parfait en Fritz Haber, fier de son uniforme créé spécialement pour lui par l’armée du Reich, pour bien marquer que tout zélé qu’il est il n’en reste pas moins juif et ne sera jamais aux yeux de ses supérieurs un allemand comme les autres. Il mourra en 1933, chassé par les Nazis en dépit de son prix Nobel, destin d’autant plus tragique et dérangeant quand on sait que ses recherches seront à l’origine du fameux Zyklon B, utilisé dans les chambres à gaz. Hélène Delavault, en chanteuse de cabaret berlinois, interprète avec brio des chansons de Wedekind, notamment. La présence du soldat incarné par Laurent Joly, à la fonction d’un chœur antique, permet de figurer le réel de ce qui se joue hors du foyer ou du laboratoire, sur les champs de bataille.

« Farben » interroge brillamment les limites de la neutralité axiologique assignée par Max Weber à la vocation de savant dans sa célèbre conférence de 1919 et illustre la personnalité de Clara Haber, fidèle à la conscience et à l’humanité, et résistant aux apories de toute tentative d’assimilation au pouvoir.

Laurent Deburge

 

Farben, de Mathieu Bertholet, mise en scène Véronique Bellegarde, avec Olivier Balazuc, François Clavier, Hélène Delavault, Laurent Joly, Odja Llorca et Sylvie Milhaud.

Jusqu’au 13 DÉCEMBRE 2015 au Théâtre de la Tempête – salle Copi
du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h30
durée 1h30

Visuel : DR

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Laurent Deburge

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