Théâtre
« Evel Knievel contre Macbeth » : un piège scénique de Rodrigo Garcia

« Evel Knievel contre Macbeth » : un piège scénique de Rodrigo Garcia

07 avril 2019 | PAR Simon Gerard

L’univers de Rodrigo Garcia est bouillonnant, hyperactif et schizophrénique, inquiétant et fascinant. Mais si un mot devait avant tout qualifier les créations de ce dramaturge hispano-argentin qui sillonne les salles européennes depuis les années 2000, ce serait « actuel ».

Écriture de plateau

Rodrigo Garcia fait feu théâtral de tout le bois pourri de notre société actuelle : gâchis alimentaire, cruauté envers les animaux, entreprises toutes puissantes, brunches du dimanche midi… Tel le chaudron des sorcières de Macbeth, les créations de Rodrigo Garcia abordent et contiennent tout ce que le monde peut produire de plus nauséabond. Ces éléments non-triés mijotent, gigotent et rampent sur scène, donnant à voir au spectateur un miroir grossissant du scandale de leur réalité.

À l’immense diversité des thèmes abordés par Rodrigo Garcia s’additionne également une grande diversité de moyens artistiques mobilisés lors de ses créations. Tous les éléments de toutes les époques se croisent : la musique funk de Cerrone précède La Passion selon Saint-Mathieu de Bach (Golgotha Picnic), L’Origine du monde se superpose à des photos pornographiques (4), Spinoza est croisé avec un caniche (Daisy) et la scène finale de Hamlet se mue en retransmission de match de catch (Hamlet Kebab).

Evel Knievel contre Macbeth n’échappe pas à la règle de l’univers scénique ovniesque de Garcia — en témoigne évidemment le nom de la nouvelle création, qui oppose une figure sacrée du théâtre shakespearien à une personnalité phare de la mythologie américaine. Sur une base textuelle constituée de fragments, Rodrigo Garcia déploie une histoire foutraque alliant combats épiques dignes de l’univers Marvel, métaphores gastronomiques filées et inventaires sans fin des éléments de la vie quotidienne. Il ne s’agit évidemment qu’un prétexte.

Kermesse labyrinthique

L’impossible résumé de la nouvelle création de Rodrigo Garcia est précisément l’une des grandes caractéristiques de cette dernière. L’histoire de Evel Knievel contre Macbeth est d’une absurdité et d’une complexité toutes volontaires. Le but est de perdre le spectateur et l’empêcher, surtout, de s’accrocher à tout repère susceptible de l’installer dans une sérénité passive. Tout, d’ailleurs, participe de cette volonté : on se perd dans la typologie complexe et ironique qui structure gratuitement les textes annoncés, riche d’annexes, de bonus, de notes d’Iphone, de préambules et de références en tout genre.

Il en va de même pour les images scéniques qui font maintenant la richesse et la réputation du théâtre de Rodrigo Garcia. Le plateau est un laboratoire d’expérimentations où tout est posé là avant même que la pièce ne commence. Le plaisir du public réside justement dans cette attente curieuse et cette interrogation pressante : mais que vont-ils donc pouvoir bien faire avec ces deux extincteurs ? Et ces panneaux côté cour ? Et ces deux épées plantées sur un tapis en fausse herbe ?

Comme pour toutes ses pièces, il serait cependant maladroit de réduire Evel Knievel contre Macbeth au grossissement absurde des effets de ce que la société moderne occidentale peut engendrer de plus critiquable — ici, dans les grandes lignes, l’appropriation culturelle, le néocolonialisme et l’esthétisation du monde au risque d’une annihilation du concept même de beauté. Dans sa pratique de l’art, Rodrigo Garcia donne une part importante à la critique politique facile et enfantine — quel bonheur par exemple de voir la figure de Philippe Starck détournée en entrepreneur véreux prenant le monopole d’une agence de pompes funèbres pour nains… le tout à renfort de simulations 3D d’un kitsch improbable. Mais cela n’est pas ce qui fait de Rodrigo Garcia l’un des artistes politiques les plus virulents de sa génération. C’est très drôle, mais il s’agit là du degré zéro du théâtre politique, caractérisé par une critique consensuelle et englobante mobilisant les mêmes armes — esthétique du choc, vulgarité et sexualité — que le système qu’il vise.

Dans le ventre du monstre, un enfant

La dimension politique du spectacle de Rodrigo Garcia réside en fait dans la présence infime mais systématique d’une échappatoire, enfouie sous la critique basique, la haine inventoriée, la violence visuelle et sonore, et les déversements de matières qui imbibent le plateau. Derrière le pessimisme cynique et la hargne politique apparents de ses créations, derrière les éclats de voix et les micros haute fréquence qui saturent l’espace d’un son rauque et épuisant, Rodrigo Garcia dissimule systématiquement des fragments de beauté d’une fugitivité et d’une intimité époustouflantes.

Il suffit d’un regard par le hublot d’un avion, ou d’un air de musique joué au xylophone par un enfant sorti du ventre d’un monstre, pour que le bazar scénique s’annule. Les créations de Rodrigo Garcia sont des pièges scéniques, des coffres scellés qui renferment leurs propres clés : un travail systématique de déconstruction est nécessaire pour apprécier chaque spectacle à sa juste valeur – c’est à dire comme une pièce optimiste, voire salvatrice. La façon dont Rodrigo Garcia traite ses textes dans Evel Knievel contre Macbeth est révélatrice de ces pièges scéniques que Rodrigo Garcia nous tend : le surtitrage est presque utilisé comme un outil de torture, parfois déconstruit et frustrant (les lettres apparaissent à l’écran en fondu et dans le désordre), parfois utilitariste et assommant (d’énormes lettres se succèdent à l’écran à une vitesse stroboscopique). Tout est fait, semble-t-il, pour annihiler le sens de ce qui est dit, et nous priver d’une poésie potentielle.

L’éveil politique du spectateur ne tient pas uniquement à un agencement clé de moyens scéniques : croire cela revient à penser qu’une septième fonction du langage existe, et que l’on peut convaincre n’importe qui de n’importe quoi. Si éveil politique il y a, alors cet éveil naît du spectateur lui-même : comme dans la vie, comme dans le monde, on doit se faire violence pour en tirer quelque chose de bénéfique.

 

CP Alexandre Dupont, Marc Guinot

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