Théâtre

En garde à vue : la fabrique d’un coupable

En garde à vue : la fabrique d’un coupable

07 octobre 2019 | PAR La Rédaction

Adapté en 1981 par Claude Miller dans le film Garde à vue, le roman Brainwash reprend vie dans une pièce sombre où deux policiers cherchent les aveux d’un homme politique dans de sordides affaires de meurtre. A voir au Théâtre Hebertot. 
Par Sabrina Cicchini

Résume : 24 décembre 1980. Le commissaire Toulouse a convoqué Georges Bergerot, le maire d’une petite ville. Trois fillettes ont été violées et assassinées dans les environs. A chaque fois, l’édile était à proximité des lieux du crime, lorsqu’il n’a pas lui-même découvert le corps. Ses déclarations sont incohérentes et sa femme est convaincue de sa culpabilité. Il est plus de 22 heures lorsque le suspect est placé en garde à vue.

Le décor est minimaliste : un bureau, un sapin électrique et des banquettes qui longent les murs blancs. Pas d’affiches ou de pense-bêtes. Le commissariat comme antichambre entre la vie et la mort sociale : c’est ce qu’a voulu mettre en scène Charles Tordjman. Le commissaire Toulouse (Wladimir Yordanoff) et l’inspecteur Bertile (Francis Lombrail) pensent tenir le coupable. Georges Bergerot (Thibault de Montalembert) a le profil du pervers sexuel : un homme marié à une femme qui se refuse à lui depuis des années, et qui se promène seul avec des jumelles pour observer les oiseaux dans les bois. Pas d’alibi pour les trois crimes atroces. Les policiers savent que Monsieur le maire ne tiendra pas longtemps. Pour qu’il passe aux aveux, chacun joue son rôle : Bertile est le violent, qui redoute l’abolition de la peine de mort promise par François Mitterrand. Il est tenu en laisse par Toulouse, qui préfère l’humour à la brutalité.

Wladimir Yordanoff excelle dans les changements de posture : successivement psychologue et maton. Son personnage Toulouse représente une justice efficace mais aveuglée par ses certitudes. Il est assisté par Francis Lombrail, très à l’aise dans le rôle de Bertile, un flic un peu plouc, toujours proche de la bavure. Face à eux, Thibault de Montalembert incarne avec justesse un personnage tour à tour arrogant et pataud, peu à peu désarmé face aux attaques des deux policiers. Accusé des pires ignominies, il devient victime aux yeux du spectateur : victime de la brutalité de Bertile, des certitudes de Toulouse, de la haine de son épouse, interprétée par Marianne Basler. La comédienne joue les monstres froids, enfermée dans une rancune dont elle souhaite se défaire en livrant son mari aux chiens.

Dans ce huis clos proposé par Charles Tordjman, le spectateur est tiraillé entre son désir de justice et son empathie pour un homme accusé des pires sévices. L’un des plus beaux rendez-vous théâtraux de cet automne.

En garde à vue (2019). Mise en scène de Charles Tordjman: Adaptation de Brainwash de John Wainwright par Francis Lombrail et Frédéric Bouchet. Avec Wladimir Yordanoff, Thibault de Montalembert, Marianne Basler et Francis Lombrail. Au théâtre Hébertot jusqu’au 17 novembre.

 

Crédits photos : Laurencine Lot

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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