Théâtre
Dans Oncle Vania à l’Odéon, Stéphane Braunschweig brosse avec virtuosité et bienveillance la destructivité de l’homme

Dans Oncle Vania à l’Odéon, Stéphane Braunschweig brosse avec virtuosité et bienveillance la destructivité de l’homme

20 janvier 2020 | PAR David Rofé-Sarfati

Stéphane Braunschweig s’empare de la pièce réaliste de Tchekhov. Avec virtuosité il nous restitue ce qui gronde sous une illusoire oisiveté, la violence  et son retentissement dans la destruction écologique. Par une scénographie aiguisée, il signe le double appel  à la mère nature en danger et à une mère rassurante qui aurait manqué à tous les personnages.

L’odéon invite pour cet Oncle Vania, le Théâtre de l’Amitié entre les Peuples. Il est un lieu plus qu’une troupe; il regroupe des auteurs, metteurs en scène comédiens aux talents confirmés. Russes, ils nous offrent la précieuse opportunité d’entendre le texte de Tchekhov en version originale; nous découvrons la musique propre à sa prose. Nous découvrons aussi un acting différent, plus global et spontané que nos habitudes.

La pièce est une tragédie classique. Sonia, la fille du professeur et de sa première femme, exploite le domaine avec son oncle Vania.  Elle est laide et se languit de solitude. Elle est amoureuse secrètement et sans espoir du docteur Astrov qui aime la femme du professeur à la retraite, la belle et jeune Elena. La pièce raconte le fin du séjour d’été mouvementé du professeur Sérébriakov et de sa jeune épouse chez leur beau-frère Vania.  Elle se double d’un drame écologique étrangement actuel. Les querelles de famille, les vieilles rancœurs et les désespoirs amers vont se détricoter devant nous  sur fond d’adultère et de tentative d’assassinat dans une pièce que l’auteur voulait toutefois une comédie. Personne ici ne s’illusionne sur ses propres sentiments, ni sur ceux de la personne aimée. Tous sont coincés dans une impasse à la pliure justement entre la tragédie et la comédie bourgeoise. Braunschweig restitue admirablement cette suffocation. Il met en scène le rire et le drame aux accents beckettiens où chacun s’étale dans l’enlisement d’une vie crasseuse, répétitive et sans intérêt.

Si l’on mesurait la qualité d’une pièce au nombre de ses moments de grâce, si l’on mesurait le talent d’une troupe à l’intensité de l’imprégnation en nous de la chose dite, ce Vania est un absolu chef d’oeuvre. Par un décor claustrophobique, par une scénographie centrée sur le personnage pivot de Elena, par la chair exposée de cette même Elena, la proposition attrape ce qui éblouit et abuse chaque personnage, fait entendre chacune des petites musiques intime. Lorsque la violence émerge, elle émerge cohérente. Le jeu russe est si contributif en ce qu’il colonise le corps entier de chaque comédien. Une tension traverse toute la salle, celle d’une pulsion de vie tamponnée d’une pulsion de mort.

Ils auraient certainement besoin d’une bonne psychanalyse, prévient le metteur en scène. Comme apeurés devant un roc, les personnages tentent sans y consentir de faire ce petit pas de coté qui les ouvrirait à la réalité. Une frustration rendue intuitive par l’exploit brillant du metteur en scène et qui mute sous nos yeux la tension individuelle en violence collective.  Les personnages se profilent comme des enfants perdus, sans mère et écrasés par le monde. Peut être que Braunshweig lui même par son geste précis et tendre, se révèle hors champ cette mère qui aurait disparue. A courir vérifier jusqu’au 26 à L’Odéon, Théâtre de l’Europe.

 

 

Oncle Vania

d’Anton Tchekhov
mise en scène et scénographie
Stéphane Braunschweig
en russe, surtitré en français

16 – 26 janvier 2020
Odéon 6e
durée 2h30

1re partie 1h05 / entracte
2e partie 1h

 

 

Crédit Photos © Elizabeth Carecchio

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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