Théâtre
[Critique] Foisonnant « Dans le nom » au Théâtre du Nord

[Critique] Foisonnant « Dans le nom » au Théâtre du Nord

23 mai 2014 | PAR Audrey Chaix

Après le succès du spectacle La Chanson présenté dans la première édition de Prémices en 2012 (repris en juin prochain au Théâtre du Nord), la nouvelle création de Tiphaine Raffier était attendue avec impatience par les habitués du festival Prémices. Inspiré par les travaux de l’ethnographe Jeanne Favret-Saada, Dans le nom brosse le portrait d’un monde agricole déchiré entre modernité et tradition, entre agriculture intensive et culture bio, entre raison et superstition. Un spectacle qui foisonne de références et de points d’ancrage, qui prête à la discussion et ne laisse pas indifférent. 

Dans la forme, Dans le nom montre une recherche visuelle et auditive recherchée, qui emprunte à la fois à Julien Gosselin, compagnon de route de Tiphaine Raffier, et aussi à Joël Pommerat, notamment dans la toute première scène qui voit entrer Davy et Ilona, les jumeaux au centre de la pièce, campés par David Scattolin et Victoria Quesnel. Très épuré, le plateau est entouré d’immenses rideaux noirs, qui se tirent parfois en fond de scène pour devenir un espace de projection d’images et de textes – comme chez Gosselin. Les comédiens sont sonorisés – comme chez Pommerat, et la bande sonore est très présente (un peu trop parfois, au détriment du confort auditif des spectateurs). Raffier revendique bien ici un théâtre de texte, qui s’empare d’un sujet d’actualité pour en faire une histoire racontée avec urgence par Ilona.

Le texte, le verbe sont ainsi au centre du propos de Tiphaine Raffier alors qu’elle se penche sur le monde agricole au 21e siècle, incarné par un GAEC (Groupement Agricole d’Exploitation en Commun) constitué d’un jeune garçon, Davy, et de son parrain. Dans le nom commence ainsi comme l’exploration d’un milieu social donné, au sein d’une Europe qui donne une place majeure au monde agricole, sans pour autant sembler réussir à le comprendre alors qu’elle le noie dans un océan d’acronymes. Mais bientôt, le GAEC explose alors que la vision qu’a Davy de son métier diffère trop de celle de son parrain, et une descente aux enfers commence pour les jumeaux qui se croient victimes d’un mauvais sort qui ne semble pas être complètement le fruit du hasard.

La pièce bascule alors dans la peinture anxiogène et oppressante d’un monde rural encore traversé de traditions ancestrales, où les croyances oscillent entre une ferveur marquée pour la religion catholique et la prise en compte irrationnelle de faits de sorcellerie et d’exorcisme qui, s’ils commencent par faire rire, finissent par obséder les personnages. On retrouve alors des inspirations médiévales alors que l’on place un cœur de bœuf dans un faitout pour chasser le mauvais œil, des codes dignes du polar noir alors que se pose la question de qui est le coupable des enchantements qui frappent les jumeaux, et surtout tout un jeu sur la question de la perception, puisque les sens se brouillent alors que l’instituteur, figure du savoir, perd la parole, et que la narratrice devient sourde.

S’il reste des questions en suspens alors que le rideau tombe, cela n’est guère gênant : au contraire, laissé libre de son interprétation, le spectateur ne reste pas indifférent, ni passif, face à ce qui lui a été donné à voir. Le vrai défaut de Dans le nom, c’est de vouloir trop en dire, quitte à forcer le trait sur la charge symbolique, au détriment de la profondeur de certains protagonistes – on regrettera ainsi que le personnage de la petite amie de Davy, incarnée par Noémie Gantier, ne soit pas plus développé, au-delà d’un monologue dont on peine encore à comprendre le sens. Gageons cependant que le spectacle se rôdera en tournée, car la matière est là, la qualité de la mise en scène également – reste encore à canaliser quelques excès bien pardonnables.

 

 

Photos © Simon Gosselin

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