Théâtre

« Comment vous racontez la partie » : les variations psychologiques infiniment fines de Yasmina Reza

« Comment vous racontez la partie » : les variations psychologiques infiniment fines de Yasmina Reza

03 décembre 2014 | PAR Yaël Hirsch

Alors que la nouvelle pièce de l’auteurede   Art (1994) et du Dieu du Carnage (2008) se donne à guichet presque fermé au Théâtre du Rond-Point, elle a suscité plusieurs réactions : la première lors de la première était critique, notamment dans le sentiment que Yasmina Reza y partage un mépris pour la vie culturelle de province (lire   la critique). Voici un deuxième avis, d’une spectatrice qui a suivi les modulations du texte avec jubilation, retrouvant dans cette pièce la mélancolie brillante et très humaine qui faisait le sel des premières pièces de l’auteur.

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Après avoir moqué le monde de l’art contemporain et celui des parents d’élèves, Yasmina Reza se glisse à nouveau par la petite porte de l’intime dans un milieu qui lui est, Ô combien proche : celui de l’édition et de sa réception dans des provinces lettrées, mais aussi un peu prostrées sur quelques références paralysantes La pièce met en scène la réception de  Nathalie Oppenheim (géniale Zabou Breitman), une auteure aussi sensible que délicieusement démodée, à un salon littéraire de Province,  Vilan-en-Volène. Discrète, l’auteure qui aime à rester chez elle pour sublimer un quotidien de frustration par la littérature devient à la fois la star et la bouc émissaire d’un jour à Vilan, cuisinée par la dominante journaliste du coin,  Rosanna Ertel-Keval (Dominique Reymond) et embaumée vivante par l’hôte ultra-émotif du lieu, Roland (Romain Cottard) .

Si Yasmina Reza est d’une cruauté méthodique à l’égard de tous ses personnages, cette cruauté n’est jamais caricaturale : la Province a des snobismes d’une violence folle, la vulgarité du maire se barde d’intelligence et le parisianisme de l’auteur s’étoffe de bovarysme. C’est avec une lenteur infinie que la mise en scène avance, pendant que le texte s’agite à mille images par scène, dans une quête de variations infinies. A l’image du roman que Nathalie Oppenheim est venue défendre, Le Pays des lassitudes, et dont elle lit des extraits à la fois pathétiques et poétiques, il y a un peu de beauté dans chaque production philosophique ou littéraire des quatre personnages de la pièce et pourtant leurs  esprits agiles et leurs cœurs blessés se heurtent au vide. Ils ont beau tenter de de concentrer vraiment sur la littérature (Reza évite les critiques faciles du milieu littéraire cancanier et si namedropping il y a c’est toujours plus littéraire que people), la vie semble avoir fondu, et avec elle, le sens du texte. Alors qu’on rit des réparties, la pièce est tout entière habitée par une grande mélancolie d’enfants floués. Dans Comment vous racontez la partie, la crise de la cinquantaine – crise contemporaine, enlève même à la littérature son pouvoir magique et ultime de « tricherie salutaire ». Reste un raffinement maussade et une tristesse poignante qui renoue avec l’atmosphère en demi-teinte et raffinée que Reza savait distiller dans ses premières pièces (Conversation après un enterrement, La Traversée de l’hiver). D’un style d’autant plus marquant que Reza parle pour deux auteurs et quatre personnages, Comment vous racontez la partie est un cadeau doux-amer qui sollicite tous les neurones du spectateur. Quand le rideau tombe, après un climax émotionnel rythmé par Gilbet Bécaud, les plus littéraires réfléchissent encore au sens qu’a la langue dans leur quotidien trop bien huilé.

visuel :©  Pascal Victor/ArtcomArt

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