Théâtre
Céleste Germe : « Ce n’est pas parler du viol qui est violent, c’est le viol lui même »

Céleste Germe : « Ce n’est pas parler du viol qui est violent, c’est le viol lui même »

18 janvier 2022 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Du 1er au 12 février, Das Plateau présente Poings de Pauline Peyrade au T2G avec le Théâtre Nanterre-Amandiers. Céleste Germe, metteuse en scène, nous parle de cette création qui revendique une violence nécessaire.

L’univers de Poings est celui des rave, pourquoi avoir niché votre histoire dans ce contexte ?

La rencontre entre cet homme et cette femme, que l’on suivra jusqu’à ce qu’elle parvienne à quitter cette relation, a en effet lieu dans un rave party. Pauline Peyrade, l’autrice de « Poings », exposerait sans doute mieux que moi les raisons qui l’ont conduite à inscrire cette rencontre dans ce contexte, néanmoins ce qui nous a semblé intéressant dans cette situation est la manière dont elle associait une très grande intensité sensitive et perceptive avec une forme d’abandon de soi.

C’est peut-être ce rapport entre intensité et abandon qui ouvre pour « ELLE » (le personnage féminin) une brèche que « LUI » (le personnage masculin) va percevoir immédiatement – sans même, peut-être, le savoir lui-même – et dans laquelle il va pouvoir pénétrer. Il y a aussi une forme de violence dans les raves, liée là-aussi à ce rapport entre intensité et abandon, qui correspond à la violence que l’homme impose tout de suite, dès ce moment de séduction.

L’abandon est-il une possibilité d’accéder à ce que son être recèle de plus secret ou au contraire une perte de soi ? C’est peut-être dans cette hésitation existentielle que vient se loger l’emprise qui caractérise cette relation. Le texte de Pauline, qui se présente comme une partition musicale, indique d’ailleurs que c’est à partir du premier baiser qu’ils échangent, que le personnage féminin se dédouble, se fragmente en deux entités « TOI » et « MOI ». Dès lors, tout le trajet du personnage féminin dans la pièce sera de se réunifier, de trouver la possibilité de reconstituer son identité, afin de pouvoir partir.

Poings ne cache pas son propos, il sera question de violence. Il y a mille et une façons de parler de la violence, quel est votre axe et pourquoi ?

Poings parle d’une violence très spécifique, bien que très répandue : le viol conjugal. Un viol qui a lieu à l’intérieur du couple, à l’abri des regards, au cœur de soi. Il est donc question de violence en effet, mais nous ne voulions surtout pas, avec le spectacle, redoubler la violence.

Il me semble qu’on a énormément de représentations visuelles du viol (films, pubs etc) mais qu’on n’en parle véritablement jamais. On soustraie ainsi au viol sa violence.

Avec Poings, nous voulions juste, le plus simplement possible, dire ce que c’est qu’un viol, simplement et concrètement (« mes lèvres se fissurèrent, je saigne », etc). Je ne voulais surtout pas ajouter à la violence en montrant une scène qui aurait pu, en plus, être terriblement mal vécue par les femmes ayant subi ce type de violences. Nous ne voulions pas qu’on se trompe de violence. Ce n’est pas parler du viol qui est violent, c’est le viol lui même. Et si on ne partage pas ça, collectivement, ce que c’est qu’un viol, on n’avancera jamais.

Quelque part il y a pour moi un énorme besoin de partage sur ces questions, une nécessité de se parler que le théâtre permet. Et il y a un rapport entre se parler et la possibilité de s’en sortir, ensemble. De même que, pour le personnage féminin, il y a nécessité de faire mémoire, de réparer sa mémoire traumatique, de faire récit, donc, avec sa propre histoire éparpillée par le trauma, pour s’en sortir puis retrouver le monde, la société. Et, présentement, l’assemblée réunie au théâtre, le public. Cette nécessité pour les femmes d’une part, pour la société d’autre part de faire récit, est sans doute la chose la plus importante pour moi dans ce spectacle. La seule solution pour avancer… Et le texte de Pauline Peyrade nous guide magnifiquement sur cette voie.

Pourquoi d’ailleurs avoir eu envie de mettre en scène ce texte ? Comment est-il venu à vous ?

Poings est le deuxième spectacle que nous menons sur un texte de Pauline Peyrade puisque nous avons créé Bois Impériaux au Poche à Genève, en 2018. Ce fut une très belle aventure artistique et la rencontre entre l’écriture de Pauline et le travail scénique de Das Plateau nous a semblé extrêmement riche. A partir de là s’est créée une grande connivence entre Pauline et moi, et il était assez évident que nous allions re-travailler sur son écriture.

J’ai été extrêmement frappée à la lecture de Poings. D’abord pour son sujet, d’une immense nécessité et qui correspondait à un engagement personnel. Mais aussi par la structure du texte, construit en cinq parties dont chacune proposait une forme littéraire différente. Cet aspect fragmentaire est l’une des choses qui nous a passionnée quand nous faisions le spectacle. Qu’est-ce qui se joue dans le vide qui réside entre deux parties ? Quel est ce rien, ce blanc ? Que signifient-ils et qu’en faire ? C’est cette structure fragmentée qui nous a conduit à interroger la question de la mémoire traumatique. Et cette sorte de « thématique » est devenue un enjeu plastique fondamental dans le spectacle, son sujet.

Quelles étaient vos envies scénographiques ?

Le dispositif scénographique et plastique est l’un des éléments les plus importants de notre travail. En l’occurrence, il s’agit d’un système optique constitué d’un jeu de filtres et de miroirs sans tain, avec lesquels nous poursuivions différents objectifs. Il s’agissait avant tout de représenter le trauma en tant qu’expérience perceptive puissante de dissociation de soi-même et de métamorphose de la réalité perçue. Plastiquement, la scénographie modifie, sous les yeux des spectateurs, la réalité perçue permettant de faire travailler ensemble les relations possibles entre la réalité objective et la réalité subjective. Qui n’a jamais fait l’expérience de se réveiller habité par son rêve ? Qui n’a jamais demandé conseil à un proche décédé ? Nous vivons tous avec nos projections oniriques et nos fantômes, mais ces réalités psychiques, pourtant banales, ne sont que peu formulées. Peut-être que le théâtre est ce lieu dans lequel cette réalité subjective, qu’elle soit onirique, traumatique, fantomatique peut prendre corps… Je pense que l’écriture scénique de Das Plateau est traversée par l’idée que la représentation descriptive de l’environnement et des êtres a la même importance au plateau que la représentation de la réalité mentale, perceptive, subjective. Que ces réalités cohabitent bien plus qu’on ne veut le croire ou le voir et que la scène est ce lieu dans lequel toutes ces réalités peuvent apparaître pleinement.

Quelle est la place de la vidéo dans le spectacle ?

Elle est centrale et prend place dans ce dispositif plastique ce qui lui donne une présence singulière, à la fois en relief et sans épaisseur, à la fois matérielle et immatérielle, entre la surface en deux dimensions et l’espace en trois dimensions.

Elle participe par ailleurs totalement à la dramaturgie que nous avons mis en place, car si Pauline a écrit un personnage féminin dissocié en deux entités, TOI et MOI, nous avons fait le choix que ces deux instances soient portées par une seule actrice, Maëlys Ricordeau, qui interprète donc littéralement deux personnages – qui, parfois, disent deux choses différentes au même moment ! Cette volonté, ce désir que ces deux voix soient portées par un seul corps d’une seule actrice, nous a semblé, avec Maëlys, incontournable mais a posé de très grandes difficultés de fabrication. Comment faire en sorte qu’une seule comédienne puisse dire deux choses en même temps ? Puisse penser quelque chose et dire autre chose ? Comment exprimer la schize du personnage ? C’était un vrai challenge et la vidéo fait partie des outils que nous avons mis en place pour y parvenir.

Pensez-vous accompagner la pièce avec des rencontres, notamment avec des adolescent.e.s ?

Bien sûr ! De nombreuses rencontres sont organisées par les théâtres qui programment le spectacle. C’est très important. Cela nous fait mesurer chaque fois à quel point le besoin de parole, en ce qui concerne les violences sexuelles, est immense. Et puis ce spectacle existe aussi pour créer des espaces qui permettent à chacun et chacune de s’exprimer, quelle qu’en soit la manière, et de se sentir représentée.

Visuel : ©Simon Gosselin

Du 1er au 12 février au T2G-Horaires et réservation ici.

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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