Théâtre

Est-ce bien sérieux de jouer avec des « CubiX » au théâtre?

Est-ce bien sérieux de jouer avec des « CubiX » au théâtre?

12 décembre 2017 | PAR Mathieu Dochtermann

CubiX est un spectacle fort malin de Mathieu Enderlin, sous le couvert de la cie Le Théâtre Sans Toit. Un peu inclassable, clairement à ranger dans les arts de la manipulation, mais pas réductible au seul théâtre d’objets, cet OVNI spectaculaire n’en est pas moins délectable. Faisant appel aux ressorts ludiques de l’enfant qui est en nous autant qu’aux images vidéos et à la technologie, il réussit le tour de force de faire passer de l’émotion par des… cubes. Bluffant.

[rating=5]

Il est des spectacles dont tout le monde vous parle, et qui font ainsi leur petit bout de chemin, d’une recommandation à une autre, avec discrétion mais avec assurance. CubiX est de ceux-là.

Le spectacle se présente comme suit: « Comptines visuelles & jeux de mains augmentés ». Sous-titre habile s’il en est, et qui résume bien l’affaire: il s’agit en effet ne proposition extrêmement visuelle, tout-à-fait muette à part un discours d’introduction en japonais non surtitré, qui réussit néanmoins à être extrêmement narrative. La manipulation y est omniprésente, mais aussi l’image projetée qui vient « augmenter » les cubes blancs qui sont les seuls objets en jeu. Les deux comédiennes-manipulatrices, qui apportent leur jeu de mime en première moitié de spectacle, s’effacent d’ailleurs durant la seconde partie, comme si la dramaturgie avait finalement acquis suffisamment d’assurance, et la certitude que les cubes marionnettisés pouvaient à eux seuls tenir la vedette – ce qu’ils font d’ailleurs fort bien.

CubiX, c’est la rencontre ludiques de deux univers, celui de la main et celui du projecteur vidéo. De ces deux sources, qu’il mêle jusqu’à un point de fusion avancé – une séquence est faite pour confondre les spectateurs et rendre indifférenciables mains des manipulatrices et mains vidéos – le metteur en scène Mathieu Enderlin tire habilement des images parlantes, qui, mises bout à bout, composent un paysage émotionnel complexe, et offrent un sous-texte clair malgré une narration pas si linéaire. Il faut voir comment l’habileté des manipulations peut faire naître un chien ou une démarche humaine de quelques cubes nus, à condition que le mouvement soit le bon.  Aussi habile est la scène qui constitue la bascule entre les deux moitiés du spectacle, où la construction d’une tour impossiblement haute et terriblement précaire crée une tension palpable dans la salle. Les vidéos, qui se superposent à la réalité, mais en prenant toujours appui sur elle, apportent leur propre poésie, qu’elles empruntent au réel – projection des visages des comédiennes sur des murs de cubes – ou qu’elles créent leur propre grammaire – petits êtres colorés faits de carrés, qui glissent sur les surfaces planes et se transforment parfois en bonshommes de jeux vidéos 2 bits.

Jeux de cubes, jeux vidéos: on est clairement ici dans des codes faisant partie du paysage de l’enfance, et il est probable que le spectacle pourra intéresser à partir de 6 ans environ. Mais la complexité de la narration muette, la force poétique qui se dégage des images toutes simples, les prouesses d’ingéniosité et d’habileté charmeront sans faillir tout adulte s’aventurant dans la salle. Certains effets, visant à faire confondre différents niveaux de réalité entre la vidéo et les objets physiques, vont chercher du côté de l’illusion sinon de la prestidigitation. Irrésistiblement, on se laisse gagner par la proposition: ce ne sont plus alors des cubes que l’on a devant soit, mais la surface poétique et ludique sur laquelle projeter son imaginaire… ce qui ne doit pas être bien loin de la faculté magique qu’ont les enfants de voir l’extraordinaire dans les objets les plus mondains, pour peu qu’ils en aient envie.

Peut-être, à certains moments, le spectacle peine-t-il à trouver son rythme et son énergie, si l’on veut absolument trouver à y redire, mais il se récupère toujours bien vite. Peut-être aussi certaines mimiques exagérées des visages projetés sur les cubes au début du spectacle sont-elles un peu trop naïves, le comique de grimaces un peu facile pour un spectacle par ailleurs si fin. Mais impossible de ne pas adhérer à la proposition, dans son ensemble: comment ne pas aimer un spectacle qui met en scène des… marionnettes de cubes (à tiges), qui imitent en miniature les cubes manipulés dans le spectacle?

CubiX sera donné bientôt à Limoges, les 19 et 20 décembre, mais on pourra surtout le revoir au Mouffetard, qui avait pris le risque de le programmer au moment de sa création, à partir du 14 mars 2018.

Projet accompagné par le Théâtre Sans Toit
Conception et mise en scène
Mathieu Enderlin
Lumières
Pierre-Emile Soulié
Scénographie
Jeanne Sandjian
Interprètes
Yasuyo Mochizuki, Aurélie Dumaret

Infos pratiques

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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