Théâtre

« La Princesse Maleine », un spectacle malin qui vous tient en haleine

« La Princesse Maleine », un spectacle malin qui vous tient en haleine

18 octobre 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

Proposé au Théâtre aux Mains Nues du 12 au 19 octobre, La Princesse Maleine est un spectacle qui se donne comme « marionnettique et musical, avec installation accoustique originale ». Mis en scène par Pierre Blaise de la cie Théâtre Sans Toit, ce texte méconnu de Maeterlinck a la saveur d’un conte faussement naïf. L’esthétique simple et précise des décors et marionnettes laisse une grande place à l’imaginaire, tandis que l’interprétation impressionnante des deux comédiens manipulateurs porte l’histoire avec efficacité. Très recommandé.

[rating=5]

Un conte tragique magistralement mis en mots par Maeterlinck

Maurice Maeterlinck, qui compte parmi les plus grands auteurs de la période articulant les XIXe et XXe siècles, est connu comme l’un de ceux qui ont prophétisé, aux côtés de Kleist, Artaud ou Craig, la possibilité d’un théâtre de marionnettes moderne. Dans celui-ci, on verrait l’acteur de chair remplacé par des symboles ou par quelque procédé, sans pour autant céder en rien sur l’ambition dramaturgique et scénographique du théâtre. Aussi n’est-il pas surprenant qu’un marionnettiste, qui plus est amoureux du texte, comme Pierre Blaise, puisse porter la première pièce de Maeterlinck à la scène.

La Princesse Maleine, c’est une tragédie en cinq actes autant que c’est un conte fantastique. Maeterlinck a souvent été surnommé le « Shakespeare belge », et cette oeuvre en donne une mesure assez juste. Dans les Flandres, au château du roi Marcellus, une fête célèbre les fiançailles de sa fille, la princesse Maleine, avec le prince Hjalmar, fils du roi de Hollande. Mais l’insulte, la guerre, le meurtre sont tapis en embuscade, annoncés par une comète qui semble « verser du sang sur le château ». Les deux fiancés au destin tragique sont la proie des événements, un vieux roi faible cède, épouvanté, à une reine sensuelle, manipulatrice et retorse. Il y a là des échos de Macbeth, tout autant qu’on trouve, dans ce texte ramassé, les éléments d’un conte élaboré, cruel mais captivant.

Une mise en scène habile et sobre qui ouvre la voie au fantastique

Cette pièce, Pierre Blaise s’en empare avec délicatesse et intelligence.

Les marionnettes sur table sont très stylisées, répondant bien en cela au symbolisme qui guidait le travail de Maeterlinck. Cela leur confère une élégance certaine, et la capacité de porter le drame en laissant une large liberté d’imagination au spectateur.

Le décor est porté par une sorte de castelet muni de volets, sur lesquels viennent s’accrocher de très beaux panneaux de papier fort découpé. Ainsi sont figurés des éléments architecturaux, les convives de la fête, les arbres d’une inquiétante forêt… Le jour entre les formes découpées autorise des jeux de lumière tout-à-fait réussis, qui ajoutent à l’ambiance fantastique du spectacle et le tirent efficacement vers le fantastique.

Pierre Blaise joue sur tous les plans, discrètement, pour en tirer autant d’effets. Il manipule ainsi aussi bien la notion de cadre que celle de profondeur, interroge et fond les espaces de jeu entre marionnettes et comédiens, explore le dialogue des sensibles entre ce qui est donné à voir et ce qui est donné à entendre.

Une interprétation de première classe

La plus grande réussite, sans doute, de cette adaptation, est le jeu, tant dans sa conception que dans son exécution. Le spectacle est écrit pour que l’interprétation des personnages bascule lentement des marionnettes aux manipulateurs, dans des allers-retours qui laisse une part de plus en plus conséquente à ces derniers. Ces bascules, affolantes de fluidité, se complètent par un déploiement de l’espace de jeu, qui déborde rapidement le cadre contraint de la table-castelet et gagne graduellement tout l’espace du plateau.

Dans leur double rôle, à la fois de manipulateurs et de comédiens, Mathieu Enderlin et Laure Lefort sont impressionnants.

Côté manipulation, la précision est telle qu’on ne sait pas, pendant un moment, où commence et où finit la table, tant les trajectoires sont propres et précises. De petits contrôles permettent de tirer des effets des marionnettes, souvent employés comiquement dans la dramaturgie, en permettant de bouger un peu la taille ou le tronc, mais, dans l’ensemble, les marionnettes sur table restent tout d’un bloc, et il faut un talent certain pour savoir quand les animer et quand les laisser suspendues dans une immobilité pleine de potentialités.

Côté jeu, l’un des défis de l’interprétation à deux était de rendre les voix des différents personnages, et les deux comédiens s’en sortent extrêmement bien. Au-delà, ils sont tous les deux à la fois très juste et très engagés au service de leurs personnages, ce qui constitue un véritable plaisir. Quand ils se détachent des marionnettes pour prendre sur eux-mêmes l’incarnation, particulièrement du couple du vieux roi et de la reine Anne, Mathieu Enderlin et Laure Lefort peuvent montrer toute la portée de leur talent. Avec un plaisir manifeste, ils portent leurs rôles jusqu’à un paroxysme tragi-comique parfaitement réjouissant.

Mise en musique efficace, mais installation sonore qui laisse encore à convaincre

La mise en musique, mesurée, est parfaitement adaptée pour mettre le texte et le jeu en valeur, sans envahir l’espace sensible d’une bande-son de film hollywoodien. Flûte et violoncelle accompagnent donc certains moments de l’action, avec un bonheur certain. Mais, au-delà, diverses manipulations sonores, en tous cas divers dispositifs de sonorisation, sont en jeu, du fait de la collaboration du Théâtre Sans Toit avec Shelley Katz.

On doit avouer que certains de ces effets de spatialisation et de transformation de l’espace sensible autour des spectateurs, dont une démonstration était faite avant le spectacle, sont assez impressionnants. Cependant, les effets concrets qui en sont tirés pendant la pièce ne nous semblent pas très clairement améliorer la proposition. Certes, ils permettent d’accompagner l’agrandissement de l’espace de jeu, et de repousser en quelque sorte les murs du théâtre, notamment sur les scènes d’extérieur. Mais il nous semble que le théâtre, justement, se passe bien de ces effets Dolby Surround, car il n’a pas besoin d’être réaliste. Et, il faut le dire, la « marionnettisation » du violoncelle, qui est posé à cour sur la scène tandis que le musicien joue en coulisses, ne nous semble rien apporter au spectacle.

En somme, Il s’agit là d’une mise en scène réussie d’un texte injustement méconnu, dont le discrétion montre toute l’intelligence. Avec une interprétation formidable qui tire tous les effets, aussi bien tragiques que comiques, de la pièce, le public se retrouve transporter loin, et efficacement, dans une histoire qui le tient pendant un peu plus d’une heure, mais avec la sensation d’avoir assisté à une saison entière de Game of Thrones.

Une très belle démonstration de théâtre, avec ou sans marionnettes, que l’on peut saisir au vol encore les Jeudi 18 et Vendredi 20 octobre à 20h au Théâtre aux Mainues Nues (Paris XXe).

 

Auteur
Maurice Maeterlinck

Adaptation et mise en scène
Pierre Blaise

Assistante à la mise en scène
Veronika Door

Décors et marionnettes
Pierre Blaise et Veronika Door – Réalisation des panneaux en collaboration avec la Fabrique Numérique de Gonesse

Composition musicale et sonore
Shelley Katz – en collaboration avec Symphonova (Royaume-Uni)

Création lumières
Pierre-Emile Soulié

Comédiens marionnettistes
Mathieu Enderlin, Laure Lefort

Musicienne (flûte)
Abigail Dolan (Symphonova – Royaume-Uni)

Manipulation sonore
Shelley Katz (Symphonova – Royaume-Uni)

Infos pratiques

Compagnie Contre Ciel
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