Théâtre

[Avignon Off] « Ô vous frères humains » : les voix d’Albert Cohen par Alain Timar

[Avignon Off] « Ô vous frères humains » : les voix d’Albert Cohen par Alain Timar

16 juillet 2014 | PAR Amelie Blaustein Niddam

C’est une anecdote acide, même pas un fait divers. Une phrase qui pue comme la pire des merdes et dont l’odeur vous poursuit jusqu’à la tombe : « Sale juif ». Albert Cohen se reçoit la bouse en pleine face, il a 10 ans. Cet excrément-là fut suivi de centaines d’autres mots pires encore. En 1972, Albert Cohen a 77 ans, et il fait du « jour de la haine découverte », un chef d’œuvre, Ô vous frères humains qu’Alain Timar met aujourd’hui en scène.

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Comment traduire un texte qui n’est pas théâtral en théâtre ? Comment rendre accessible ce texte ? En garder son écriture entre témoignage et tribune ? Le metteur en scène Alain Timar est à la tête du Théâtre des Halles depuis 1983 et le lieu fonctionne « à l’année ». Il y interroge de façon permanente les identités blessées. Il s’est ici associé à la chorégraphe Danielle Paume pour donner du corps aux mots.

Ils seront trois, et il faut bien ça pour arriver à la cheville de monsieur Albert. Car, quand même, Ô vous frères humains arrive après Solal, Mangeclous, Le livre de ma mère, Belle du seigneur. Un monument, il s’agit de s’attaquer à un monument. Pour faire cela, il faut de l’intelligence et ici il y a en beaucoup. Il ne fallait pas attaquer le texte de face, non.

Paul Camus, Gilbert Laumord et Issam Rachyq-Ahrad sont un seul Albert Cohen, cet homme de 77 ans qui relit l’épisode tragique du jour de ses 10 ans à l’aune de l’approche de la mort. Trois comédiens black-blanc-beur pour dire l’universalité de l’histoire de ce petit juif.

Si ils sont trois, il n’y a pas pour autant de dialogue. C’est un seul fil qui est tissé dans un décor fait d’un panneau à trois battants, sur lequel est apposé une tapisserie d’un autre age. C’est bien un monologue à trois voix qui se succèdent, parfois se chevauchent. Elle viennent dire et redire : « ne pas haïr importe plus que l’amour du prochain ».

Rien de grave finalement. A 10 ans, le petit Albert a rencontré l’antisémitisme dans sa version brute et non teintée d’intellectualisme. Il a découvert que l’autre pouvait vous haïr juste parce-que vous n’étiez pas le même que lui. Rien de grave. Albert Cohen le dit « on a fait mieux après ». Et l’on rit, on rit comme on rit à l’écoute d’une blague juive, on rit pour ne pas pleurer. On déteste ce camelot abruti qui a déversé son fiel sur ce minot marseillais comme une annonce du Génocide à venir.

Mais la roue tourne, la vie passe. Le trio garde des étincelles dans les yeux. Les comédiens virevoltent et apportent à ce texte l’ironie, la distance nécessaire. La fanfare joue encore, et Albert Cohen n’est pas vraiment mort.

Visuel : ® Manuel Pascual

Le dossier Festival d’Avignon de la rédaction

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