Théâtre

[Avignon Off] Le grand Philippe Adrien empoigne « Boesman et Lena » mais nous laisse dehors

[Avignon Off] Le grand Philippe Adrien empoigne « Boesman et Lena » mais nous laisse dehors

22 juillet 2014 | PAR Geoffrey Nabavian

Le talent habituel de ce grand metteur en scène est là, et se conjugue aux présences exceptionnelles des comédiens. Dans l’après-midi avignonnais, on arrive à suivre les prises de bec à même la boue de ce couple infernal de sud-africains. Hélas, l’actualisation de l’œuvre fait un peu défaut…

[rating=3]

Pas facile, en tant que spectateur, de se motiver pour Boesman et Lena. La noirceur de ce drame, écrit en 1969, a été puisée par son auteur, Athol Fugard, dans sa rage née de l’apartheid. Boesman et Lena sont donc un couple. Eternellement exclu de la société sud-africaine. Chassés, une fois de plus, par les bulldozers qui rasent leurs abris de fortune, ils échouent, à la nuit tombante, dans un coin boueux susceptible d’être inondé. Lena n’en peut plus : elle parle, parle, et se lamente. Boesman, lui, en vient à rire de la situation. Tout en corrigeant Lena si elle en vient à trop l’énerver. Du feu qu’ils allument va s’approcher un vieux cafre épuisé. Une oreille toute ouïe pour Lena. Un parasite pour Boesman…

Un texte dur, sans beaucoup d’action ou de lyrisme. Le plus ardu n’est pas de le rendre incarné. A ce titre, Nathalie Vairac, qui sait souffrir sans en venir à geindre, et Filip Calodat, qui évite tout manichéisme, sortent tête haute de l’exercice. Non : le plus dur est de rendre la pièce pertinente pour aujourd’hui. De lui faire dire quelque chose d’actuel. Sous les étoiles de ce coin boueux d’Afrique du Sud, on n’aura malheureusement que peu de surprises pour cette fois. A la fin de ce Boesman et Lena, un peu de tristesse aura su nous traverser. Preuve de la qualité de la mise en scène. Mais on eût aimé que celle-ci provoque chez nous une interrogation. Que la question des ethnies soit davantage mise en avant par exemple. Car elle reste actuelle. Ici, si Tadié Tuene nous touche, par ses yeux expressifs et ses gestes au bord de l’épuisement, il n’est qu’un rouage dramaturgique. La portée du spectacle n’apparaît pas assez large. La faute au texte ?… Cette mémoire de faits terribles exprimés sur le plateau ne nous interpelle pas assez… On continuera, en tout cas, de préférer le Philippe Adrien travaillant sur le rêve et les œuvres moins réalistes. Celui qui sait nimber d’une poésie nouvelle les situations théâtrales qu’on croyait galvaudées depuis longtemps. S’il vous plaît, que pour lui, le trajet dure encore : il est si exaltant… Pas comme celui de Lena, dont on espère qu’elle a pu cesser de marcher…

Retrouvez le dossier Festival d’Avignon 2014 de la rédaction

Visuel : © Antonio Bozzi

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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