Théâtre
Avignon OFF : dans Vu d’ici, Alexis Armengol nous apprend à parler à notre prochain

Avignon OFF : dans Vu d’ici, Alexis Armengol nous apprend à parler à notre prochain

06 juillet 2021 | PAR David Rofé-Sarfati

Au dernier OFF, en 2019, le théâtre a cru créer son inoubliable Vilain ! Pour cette édition 2021, Alexis Armengol et sa troupe reviennent et présentent, à La Manufacture Patinoire, une nouvelle pépite pour le festivalier : Vu d’ici. Lumineux.

Vu d’ici, c’est l’histoire de deux frères qui se retrouvent. L’un a été hospitalisé à l’initiative de l’autre et diagnostiqué schizophrène. On pense à la fratrie des Van Gogh. On pense aussi à Camille Claudel. Sauf que ces deux frères-là ont décidé de créer ensemble un objet sonore, un podcast permettant de faire entendre leurs voix, pour tenter de reprendre le pouvoir sur leur vie, de confronter leurs points de vue sur l’autre et le réel. À la manière de Vilain !, Alexis Armengol a construit un objet théâtral ombilical qui parle d’amour et chemine vers un moment de grâce et d’intense émotion.

Qui suis je ?

L’époque est aux luttes identitaires ; elle est aussi au DSM-5, bible de la classification des symptômes psychiques, sorte de crypto-catalogue des molécules vendues par les grands laboratoires pharmaceutiques. Au milieu de ce double mouvement qui transforme l’individu en son syndrome, la pièce questionne le diagnostic psychiatrique. Le corps médical, pour se rassurer, a déposé, sur le front du frère aîné, le mot schizophrène et l’a assigné pour toujours à cette position. Le puîné ignore ce diagnostic. Car un frère, c’est à la fois le semblable et le différent. La maladie mentale questionne d’autant plus cette dialectique que la réalité se projette ailleurs pour celui qui entend des voix.

Où est l’autre ?

L’époque est aussi celle des échanges virtuels, de la simple conversation téléphonique entre deux personnes aux chatbots, simulations de dialogues naturels exécutés par des robots via les messageries électroniques, et l’on ne sait jamais vraiment si on discute avec l’autre ou avec son écran de téléphone… La pièce nous fait partager le quotidien de ces deux frères. La vie courante est peut-être notre plus petit dénominateur commun, ce qui nous relie. La pièce se découpe ainsi en deux journées et une nuit ; il y a ces deux matins où s’opère le passage de la solitude à l’altérité.

Comme les deux frères ne savent pas comment fonctionne leur relation, ils transposent cette question du « comment ça marche » au podcast : ils découvrent une technologie, s’en étonnent, jouent avec, choisissent des morceaux, des témoignages… De ce travail en commun nait la médiation nécessaire à la rencontre de l’autre. La pièce est géniale à cet endroit où le spectateur, invité à utiliser un casque audio, se placera au point de contact entre les deux frères. Le rapprochement aura d’abord lieu par le dispositif du casque, ensuite par l’intermédiaire d’une tête en cire dissimulant des micros de captation d’émission radiophonique. Lorsque ces dispositifs auront épuisé leur fonction, lorsque les questions de chacun auront été entendues par l’autre qui les laissera sans réponse, les corps se retrouveront. Le puîné viendra s’étendre sur l’aîné, l’amour émergera ainsi devant nous, sans diagnostic ni empêchements. 

Accueillir la surprise 

Au-delà de l’histoire, la pièce, généreuse, nous enseignera que la connaissance d’un frère exige tout de même même l’effort de tendre l’oreille,  d’être dans une capacité d’écoute, d’être prêt à être surpris par ses paroles et par ses silences, et par ses délires. Elle déplie avec minutie cette leçon de vie. Alexis Armengol réussit à mettre en scène l’aptitude à l’étonnement, bien connue des psychanalystes depuis Jacques Lacan, et c’est lumineux. 

 

 

Écriture, conception, mise en scène : Alexis Armengol

Interprétation : Alexandre Le Nours et Laurent Seron-Keller

du 6 au 25 juillet à 16 heures à La Manufacture Château
(Durée du spectacle 2 h, avec les trajets en navette de la Manufacture)

Crédit Photos © Romain Tiriakian

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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