Théâtre

Avignon OFF 2019 : « Swann s’inclina poliment » et nous emmena dans son monde

Avignon OFF 2019 : « Swann s’inclina poliment » et nous emmena dans son monde

25 juillet 2019 | PAR Magali Sautreuil

Variation théâtrale et musicale autour d’Un Amour de Swann et d’À La Recherche du Temps Perdu de Marcel Proust, Swann s’inclina poliment nous plonge dans un univers hors du temps, à la lisière de la Belle Époque et du XXIe siècle. Amour, amitié, tromperie, mensonge, cruauté, vacuité, mondanité… sont autant de thèmes intemporels que le spectacle aborde dans un monde parfois absurde… Une fable sociétale à découvrir au 11. Gilgamesh Belleville, dans le cadre du off d’Avignon.

Tout le monde connaît la fameuse madeleine de Proust. Mais bien moins nombreux sont ceux qui y ont vu à la fois une fine analyse de nos rapports sociaux et un vadémécum pour mieux comprendre le monde. Nicolas Kerszenbaum, l’auteur et metteur en scène du spectacle, est un de ceux qui a compris toute la portée de l’œuvre de l’écrivain, qu’il a découvert lors d’une mission humanitaire en Côte-d’Ivoire. Certains pourraient trouver étrange de s’adonner à la lecture en pareilles circonstances. Nicolas Kerszenbaum  nous glisse qu’il était d’ailleurs de cet avis. Mais, plus il lisait À La Recherche du Temps Perdu, plus « l’idée lui parut moins saugrenue ». Il s’aperçut que « les relations socio-économiques entre les personnes qui gravitaient autour de lui étaient les mêmes que celles décrites par Proust… » Une révélation qui allait changer la manière dont il percevait cet auteur et son œuvre et qui résonna d’autant plus en lui qu’il avait suivi des études à la fois de théâtre et d’économie.

Le style de Marcel Proust peut toutefois rebuter quelques personnes. Les 400 premières pages du livre sont en effet entièrement descriptives et contemplatives, au point d’ennuyer parfois le lecteur. Ce fut d’ailleurs le cas de Nicolas Kerszenbaum. Mais, plus il avançait dans la lecture du roman, plus il en comprenait « les enjeux des relations entre les personnes, la cruauté des luttes de classes et la manière dont il définissait l’amour et également l’amitié. » À la fin du roman, il comprit alors l’intérêt des 400 premières pages. « Leur aspect contemplatif était comme une sorte de baume, qui pouvait soigner les blessures que le monde avait infligées à Marcel Proust. »

De là, a germé l’idée d’adapter Un Amour de Swann au théâtre, en relisant l’œuvre de Marcel Proust à l’aune de ce qui va se passer ensuite dans À La Recherche du Temps Perdu et qui « repose sur la fascination d’un homme pour une femme ainsi que sur la violence absolue et la cruauté de notre monde » décrite par l’écrivain.

Un Amour de Swann est un épisode antérieur de 20 ans à l’histoire du roman, où Charles Swann, le fils d’un richissime banquier juif, tombe éperdument amoureux d’Odette de Cléry. Accueilli à bras ouverts par Sidonie Verdurin et sa Cour dans son Salon, dont Odette fait partie, il se montre de prime abord assez méprisant et distant. Simple observateur muet de ce qui se passe, Charles Swann n’est même pas sur scène. Il n’est pas non plus totalement absent, ni interprété par un des comédiens, il est le public. Quelle meilleure position pour tenir le rôle de spectateur ! Le seul moment où Charles Swann s’incarne dans un des acteurs et monte sur scène est celui où il sent Odette lui échapper, cette femme qu’il avait cru insignifiante pour lui et qui représentait désormais toute sa vie. Dans un excès de jalousie, il tente de la retenir, mais sa bien-aimée lui file entre les doigts telle une anguille, sur La Danse Macabre de Camille de Saint-Saëns. Les tromperies et mensonges d’Odette, semblables aux tentacules d’une pieuvre, semblent avoir vaincu le flegme et la raison de Swann… Les personnages qu’il méprisait se sont au fil de l’histoire hissés sur le devant de la scène. Une ascension fulgurante, où l’ancienne prostituée Odette de Cléry est d’abord devenue Madame Swann, puis Comtesse de Forcheville, où la républicaine Sidonie Verdurin a épousé le Prince de Guermantes et où le peinte avant-gardiste Elstir a acquis quelque renommée. Ce sont au final ces personnages insignifiants, secondaires à l’intrigue, qui sont au final parvenus à imposer leurs propres règles du jeu…

Et pourtant, personne n’aurait parié sur la réussite de ces trois outsiders. La charmante Odette semblait en effet totalement dépourvue de jugeote et cantonnée à un rôle de potiche, le peintre Elstir, trop excentrique et déconnecté de la réalité pour percer… Quant à Madame Verdurin, avec ses rondeurs, son minishort, ses collants en résille, ses bottines argentées et son apparence générale, summum du mauvais goût, qui aurait pu croire qu’elle serait un jour princesse ! À la vue de tous ces éléments, qui aurait pu prédire que ces trois-là, qui jouaient à des jeux ridicules dans leur Salon et qui parlaient de sujets triviaux, sans aucun intérêt, allaient réussir dans la vie ! Personne de censé assurément !

Absents de l’œuvre originale de Proust, tous les dialogues de ces Salons ont été entièrement imaginés par Nicolas Kerszenbaum, de manière à en retranscrire cette sorte de « vulgarité joyeuse » décrite par l’écrivain…

L’histoire de la pièce se déroule d’ailleurs dans celui tenu par Sidonie Verdurin. Sur le devant de la scène, au plus près des spectateurs, se trouve un banc, où tous les protagonistes se retrouvent et qui fait donc office de lieu de rencontre. Au fond du plateau, des tubes fluorescents encadrent une arrière-scène surélevée, montée sur des praticables et sur laquelle sont posés des bouquets de fleurs séchées et des animaux empaillés. Ces deux éléments de décoration évoquent le XIXe siècle, à travers la mode des jardins d’hiver et des cabinets de curiosités. Certains pourront également voir dans cette nature morte une référence au côté factice des mondanités auxquelles les participants des Salons se livrent…

Mais Swann s’inclina poliment n’est pas seulement une histoire appartenant au passé. Elle est aussi ancrée dans le présent. Sa modernité réside dans les costumes et l’usage de néons verticaux. Ces lumières artificielles, lorsqu’elles sont allumées, « rappellent l’ambiance des boîtes de nuit ou des peep show ». Elles confèrent au spectacle et aux personnages une dimension irréelle, hors du temps…

Lorsque celles-ci fonctionnent, le reste du plateau demeure dans la pénombre. Dans ces moments de pure description, narrée au micro par un ou plusieurs comédiens, la musique est plus présente et plus grave. Odette se mue en danseuse, dont « les ondulations font écho à celles tableaux que Swann affectionne tant » (Nicolas Kerszenbaum), sorte d’explication visuelle à l’attraction qu’Odette exerce sur Charles…

Comme dans tout Salon qui se respecte, la musique est également présente quand les néons sont éteints et que madame Verdurin et ses invités discutent de tout et de rien. Deux musiciens jouent en direct sur scène, à la guitare et au piano, un répertoire classique, principalement issu des compositions d’Éric Satie, tout à fait approprié pour ce type de mondanités.

Swann s’inclina poliment est ainsi une pièce qui mêle différentes formes artistiques. De par sa mise en scène et son adaptation de l’œuvre littéraire de Marcel Proust, elle peut dérouter. Pour l’apprécier à sa juste valeur, il faut oublier ce que l’on sait de l’écrivain et profiter de cette immersion dans le monde qu’il décrit et qui est aussi le nôtre…

Swann s’inclina poliment, de Nicolas Kerszenbaum, d’après Marcel Proust, mis en scène par Nicolas Kerszenbaum, présenté dans le cadre du festival off d’Avignon, au 11. Gilgamesh Belleville, du 5 au 28 juillet 2019, à 22 h 25. Relâche les 10, 17 et 24 juillet 2019. Durée : 1 h 25.

Retrouvez l’actualité de la compagnie Franchement, Tu sur son site Internet (ici) et sa page Facebook (ici).

©Visuel : Affiche officielle

Infos pratiques

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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