Théâtre

Avignon OFF 2019 : « Les dents du peigne », une aventure humaine, touchante et tellement familière…

Avignon OFF 2019 : « Les dents du peigne », une aventure humaine, touchante et tellement familière…

12 juillet 2019 | PAR Magali Sautreuil

Si la quête essentielle de l’humanité consistait simplement à accepter l’autre, tel qu’il est ? Serait-ce si difficile de vivre dans le respect d’autrui, sans porter de jugement sur ce qu’il est ? Pourquoi l’être humain s’acharne-t-il donc à reproduire des cycles de violence, qui n’engendrent que peur, haine et désolation ? Tant de questions et si peu de réponses… À travers une fable sombre et humaniste, dont l’univers nous paraît à la fois différent et familier, Les dents du peigne nous invite ainsi à nous interroger non seulement sur les enjeux de notre monde, mais aussi sur nous-mêmes. Un spectacle engagé à découvrir au théâtre de la Luna, dans le cadre du Festival OFF d’Avignon.

Tout s’est passé très vite. Les réfugiés ont commencé à déferler par milliers et… à se faire refouler et à mourir, également par milliers. Depuis le Grand Renversement, la honte a changé de camp et de rive. L’Histoire est ainsi faite de soudains revirements de situation… La fable sombre et humaniste que dépeint Les dents du peigne est une sorte de miroir inversé de notre monde actuel. Elle nous invite à réfléchir sur notre société. En transposant les enjeux de nos sociétés dans une dystopie, notamment la question des migrants, elle nous permet de prendre le recul nécessaire pour renouveler notre regard sur des questions que nous croyons connaître par cœur.

L’histoire qui nous est ainsi contée se déroule sur une île, située à mi-chemin entre l’Autre Rive, que des millions de personnes cherchent à fuir au péril de leur vie, et le Continent, sorte de terre promise qui leur est inaccessible. À la fois refuge et prison, ce morceau de terre, perdu au milieu de la mer, semble accueillir toute la misère du monde. Chacun s’y démène comme il peut pour survivre.

Simon est l’un d’eux. Lui-aussi a fui l’Autre Rive, lui-aussi aurait dû périr, mais le destin en a voulu autrement. Son corps inanimé fut découvert par une âme charitable, celle de Leïla. La jeune femme était en train de glaner quelques objets susceptibles d’être revendus sur la plage, sur le corps des cadavres des migrants rejetés par la mer. Habituée à côtoyer la mort, sa surprise fut grande lorsqu’elle en trouva un encore en vie. Si sa première réaction fut d’abandonner le naufragé à son sort une fois sauvé, elle finit par lui venir en aide. Cette rencontre fortuite fit renaître en elle un sentiment depuis longtemps oublié : l’espoir. Elle commença de nouveau à rêver d’une autre vie… Dépourvu d’espérance, l’Homme est une coquille vide…

Même si Simon est rongé par la culpabilité et les remords de sa vie passée, il donne à Leïla la force d’aller de l’avant et de ne plus subir une situation qui la tue à petit feu. La bienveillance du naufragé lui permet de renouer avec son humanité… Une autre voie semble se dessiner pour elle. Mais aura-t’elle le courage de s’aventurer sur ce chemin inconnu ?

Rien n’est moins sûr. En effet, Majnoun, l’homme qui est censé veiller sur elle, la terrorise. Au prétexte de la protéger, il exige d’elle une totale soumission. Du haut de sa tourelle et de son ponton, il domine tout son environnement. Il se croit tout-puissant et intouchable. Il pense que rien ne lui échappe, ni les migrants qui tentent de traverser la mer, ni ce qui se passe dans le centre de tri de Leïla.

Persuadé d’être le dernier rempart contre ces envahisseurs de « Blancos », il se sert de la religion pour justifier ses actes. Viol, trafic d’hommes…, il ne semble avoir aucune limite. Sa brutalité et ses excès de colère terrorisent Leïla, qui n’a nullement l’impression d’être protégée. Elle a plutôt le sentiment d’être sa prisonnière, sa chose… Opprimée et violée par Majnoun, elle subit la situation. Elle vit constamment dans la peur, pétrifiée à l’idée de se rebeller. Engendrée par la violence de Majnoun, cette même peur nourrit chez la jeune femme un sentiment de défiance envers les autres et, la situation évoluant, de la haine envers son tortionnaire, une haine qui l’encourage à prendre des mesures extrêmes pour se débarrasser, rapidement et simplement, de son problème, à l’instar d’Edmond Dantès, dans Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas. Tel est le sempiternel engrenage infernal de la violence…

Même s’il s’agit du pire des hommes, même si son meurtre pourrait sauver des milliers de vies, a-t-elle le droit de demander sa mort ? La réponse à cette question, de même que le choix qui en découle, ne peut être simple. L’être humain est complexe, faillible et pétri de contradictions. Il n’y a ni bons, ni mauvais, simplement des Hommes en quête de liberté, qui tentent de vivre ou survivre…

Dans un célèbre hadîth du Grand Livre, il est écrit que nous sommes tous égaux, comme les dents d’un même peigne, peu importe notre couleur de peau, nos origines et nos croyances. Certains, comme Majnoun, prétendront que cette lecture est erronée et qu’il faut se fier à celle des guides  qui existent, pour ne pas être induit en erreur. Une façon d’anéantir tout libre-arbitre…

Selon Majnoun, l’impiété des Blancs est l’unique cause de leur déchéance. Pour lui, seul le Grand Livre compte, la lecture des autres ouvrages est prohibée, sous peine d’avoir les yeux arrachés pour empêcher toute récidive. Une interdiction bien commode pour qui veut étouffer la liberté de pensée et d’expression… Le signe d’un monde en déliquescence…

Les vitres sales et brisées et l’aspect métallique et rouillée du dispositif scénique traduisent « le délabrement et l’hostilité de l’univers dans lequel évoluent les protagonistes » (Danielle Marchal, plasticienne et scénographe du spectacle). Le centre de tri de Leïla est d’ailleurs installé dans une ancienne usine désaffectée, un véritable capharnaüm, où sont entassés, çà et là, des gilets de sauvetage, des vêtements, des casiers…

Le monde dans lequel vivent les personnages reflètent leur état de pensée. Une voix off, qui retrace les événements passés sous ellipse, fait écho aux réflexions des différents protagonistes qui demeurent sur scène. En proie au doute, ils s’interrogent sur ce qu’ils sont, ce qu’ils font et ce qu’ils feront. Cette pièce questionne ainsi notre capacité à nous délivrer de ce qui nous conditionne.

Il y aura toujours des Hommes pour construire des murs… Préférons-leur ceux qui construisent des ponts. Ce sont eux qui bâtiront un monde meilleur !

Les dents du peigne, de Stéphane Titeca, mis en scène par Valérie Lesage, présenté dans le cadre du Festival OFF d’Avignon, au théâtre de la Luna, salle 3, du 5 au 28 juillet 2019, à 17 h 30. Relâche les 11, 18 et 25 juillet 2019. Durée : 1 h 10.

Retrouvez l’actualité de la Compagnie La Tite sur son site Internet (ici), sa page Facebook (ici) et son compte Twitter (ici).

Visuel : Affiche officielle et photos fournies par Yannick Ducros.

Infos pratiques

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale.Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub.Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival.CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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