Théâtre
Avec le Passé, Julien Gosselin se délecte de l’univers de  Léonid Andréïev

Avec le Passé, Julien Gosselin se délecte de l’univers de Léonid Andréïev

11 décembre 2021 | PAR David Rofé-Sarfati

Traduit par l’incontournable André Markowicz, Julien Gosselin monte à l’Odéon un recueil de textes du dramaturge russe Léonid Andreiev. Si la facture ressemble au Orlando de Katie Mitchell, présenté dans la même salle en 2019, la spectaculaire fabrication de Gosselin innove par un puissant rendu des sentiments.

Lorsque le rideau se lève, devant une généreuse scénographie intriquant intimement la  vidéo et l’interpretation, on pense à Katie Mitchell mais aussi à Milo Rau. Le jeune dramaturge français se sert de la vidéo pour filmer directement ses personnages sur scène. Pionnier de la vidéo performative, Julien Gosselin nous dévoile cette fois l’âme du dramaturge russe Leonid Andreieiv. Le Passé est un assemblage de plusieurs œuvres : la pièce Ekatrina Ivavnova sur la folie, la pièce symboliste Requiem et des nouvelles L’abîme, Dans le brouillard et La résurrection des morts. L’expérience de spectateur est une pérégrination au sein de l’univers sombre, dense et âpre de Léonid Andreiev. 

Une esthétique envoutante pour  Victoria Quesnel en diva

Le théâtre de Julien Gosselin est intense, il ne laisse personne indifférent. Depuis l’adaptation des Particules élémentaires de Michel Houellebecq, le jeune metteur en scène a prouvé qu’il sait enflammer nos imaginaires. La pièce Ekatarina Ivanovna constitue le squelette de la représentation. 

Nous suivons, le cœur serré, le destin au début du XXeme siècle d’une femme, Ekatarina, qui sombre dans la folie. Persuadé que sa femme le trompe, un député de la Douma, tente de l’assassiner. Commence alors une lente et bouleversante descente aux enfers. Le destin de la jeune femme, bouc émissaire annonçant la fin des temps, dénonce le sexisme, le patriarcat, le machisme, la phallocratie au sein d’un empire qui va disparaitre. Cette tragédie sert de fil conducteur à la pièce, elle est ponctuée de respirations qui nous soulagent du puissant malaise qui parcourt la salle. Ainsi Requiem, est un étrange dialogue sur la mort entre un peintre et un metteur en scène, l’Abîme et Dans le Brouillard, sur l’adolescence et le suicide ; enfin la Résurrection des morts nous plonge au centre du dernier jour avant l’apocalypse. 

Au sein d’une scénographie sans cesse innovante, les comédiens déjà aguerris à l’univers du metteur en scène, honorent la partition. Guillaume Bachelé, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Carine Goron, Achille Reggiani et Maxence Vandevelde subjuguent. Victoria Quesnel, qui joue Ekatarina, galvanise l’air de la grande salle de l’Odéon. Elle fait chavirer nos âmes.

Une eschatologie optimiste

Deux anticonformistes se rencontrent. Julien Gosselin, artiste radical, glorifie par son extrémisme l’amour de Andreiev pour la destruction et le morbide. Il accompagne avec brio le grand renversement, objet de la pièce.  La chose est apocalyptique par sa forme qui fait mourir le théâtre conventionnel et par son propos qui montre tout ce qui est perdu du patriarcat traditionnel mais aussi de ce monde d’avant la Shoah et d’avant le péril climatique, de ce monde qui ne croyait pas sa fin possible. La pièce reste clivante car il faut sans doute un cœur très accroché et un esprit rock’n’roll pour déguster ce monument d’architecture théâtral. Elle est à voir car exceptionnelle. De l’œuvre du dramaturge russe contemporain de Tchekhov, Gosselin aura su extraire un spectacle pour notre temps. Sa magnifique célébration du théâtre contemporain fait le show et nous sauve du désespoir. 

Le Passé d’après Léonid Andréïev, Festival d’Automne à Paris, Odéon-théâtre de l’Europe  
Jusqu’au 19 décembre 2021
Durée 4h30 avec entracte

Mise en scène de Julien Gosselin assisté d’Antoine Hespel avec Guillaume Bachelé, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Carine Goron, Victoria Quesnel, Achille Reggiani et Maxence Vandevelde, masques de Lisetta Buccellato & Salomé Vandendriessche

Crédit Photo © Simon Gosselin

 

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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