Théâtre
L’incivile au Grand Parquet

L’incivile au Grand Parquet

11 décembre 2021 | PAR David Rofé-Sarfati

La compagnie Majaz a voulu s’emparer du thème du voile en milieu scolaire. Le péril était grand de ne pas rendre compte de la complexité du débat. Reste que la pièce entraînante est magnifiquement interprétée.

Lors d’une restitution d’un atelier théâtre, Nour, élève brillante de terminale, décide de jouer son monologue voilée. La sidération de voir une Antigone voilée passée, les enseignants  convoquent un conseil de discipline. Dans le huis clos de ce conseil, la proviseure et les enseignants cherchent à comprendre le sens de cet acte et à trouver la réponse adaptée. A cause d’une peur de l’amalgame, ils considèrent le voile comme un simple signifiant individualisé, sans l’insérer dans un discours qui dépasse la classe et nos frontières. Pour tenter d’apaiser la crise, le corps enseignant envisage tous les petits arrangements avec la laïcité. Dès avant le conseil de discipline, un des professeurs tente de relativiser le voile en le nommant fichu. Lorsque la directrice voudra expliquer à la jeune fille combien le voile est un accessoire non de mode mais de soumission, parce qu’elle l’associera aussi à la terreur, elle devra retirer tout son propos. La terreur du voile bascule en terreur de l’amalgame. Ou encore, la professeur musulmane décidera pour soutenir la jeune fille de porter le voile pour se sentir plus entière. Cependant, les réseaux sociaux s’enflamment et attirent les médias… C’est l’onde de choc. D’abord soudée, l’équipe pédagogique se divise.

L’autrice franco-libanaise Lauren Houda Hussein et le metteur en scène israélien Ido Shaked ont fabriqué une pièce chorale de très belle facture, et les comédiens y sont merveilleux. Alternant registre comique et tragique, L’Incivile montre dans le détail comment, devant l’étrangeté du fait religieux militant, l’institution, bienveillante et désarmée,  tente désespérément de gommer toute complexité du phénomène en individualisant la question.

Malheureusement, la pièce simplificatrice veut coller à l’air du temps. L’intrigue se situe dans un lycée huppé et nous vivons à l’époque du wokisme, de la culpabilité des possédants et des compromissions. Dans une faillite de la pensée et une rhétorique de la manipulation par inversion de la charge de la preuve, Incivile ne s’oppose au voile que pour finalement mieux s’opposer à son interdiction. Le port du voile ne s’inscrit plus dans un système, il est un caprice d’une adolescente perdue et suicidaire. 

Le geste politique inspiré des discours victimaires interroge. Il n’empêche. La troupe est absolument formidable et l’incroyable Anissa Daaou impressionne. 

Texte et mise en scène Ido Shaked et Lauren Houda Hussein avec la complicité des comédiens / avec Charlotte Andrès, Laurent Barbot, Anissa Daou, Lauren Houda Hussein, Dan Kostenbaum, Arthur Viadieu et Noémie Zurletti / création lumière Victor Arancio / création son Thibault Champagne / costumes Sara Bartesaghi Gallo /

Jusqu’au 18 décembre au Grand Parquet.

photos © Nicolas Martinez

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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