Théâtre

« An Irish story »: la vérité (familiale) est dans le frigo

« An Irish story »: la vérité (familiale) est dans le frigo

04 février 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

An Irish story – Une histoire irlandaise, c’est un seule-en-scène semi-autobiographique, de et par Kelly Rivière, programmé actuellement et jusqu’au 18 février par le théâtre de La Girandole. Prouesse d’interprétation, cette pièce de théâtre révèle aussi un talent d’écriture formidable : un récit haletant de quête des origines, avec ce qu’il peut susciter d’émotions poignantes, mais traversé tout entier par un humour décapant. Une très belle sortie à s’offrir, pour se laisser entraîner loin par un beau récit, et en revenir finalement indéfinissablement enrichi.
[rating=5]

Prendre un risque en allant voir un spectacle totalement inconnu à La Girandole, c’est tricher avec le sort, car on est généralement assuré de la qualité de la proposition du fait de l’excellent travail des programmateurs du lieu.

Ce qui n’empêche pas que l’on soit parfois bluffé par les rencontres artistiques que l’on y fait.

Il en va ainsi de An Irish story – Une histoire irlandaise, écrit et interprété par Kelly Rivière. Un récit de quête du grand-père disparu, le grand indicible de l’histoire familiale d’une trentenaire française aux origines anglo-irlandaises. A force d’accommoder l’histoire de son grand-père en fonction de ce qui l’arrange, Kelly Ruisseau, la protagoniste, finit par en faire une figure floue et malléable. Jusqu’à ce que la nécessité de poser un visage, une histoire, des certitudes sur son aïeul la saisisse finalement. Commence alors la longue enquête qui, en passant par Paris et Londres, va la mener jusque sur les terres de ses ancêtres en Irlande.

Sur une telle base, on a déjà vu mille propositions sur les scènes de théâtre, qui jouent sur le pathos familial et la ficelle de la quête d’identité, et s’enlisent dans une facilité ennuyeuse. Là où An Irish story – Une histoire irlandaise est formidable, c’est qu’il évite largement cet écueil, en mobilisant l’énergie mi-fébrile mi-irrésistible de Kelly, et en nappant le récit, finalement absolument poignant, d’un humour aussi ravageur que délicieux. Parfois, les exigences de la manipulation des zygomatiques du spectateur conduit l’écriture à s’écarter du réalisme pour camper des personnages absolument extraordinaires – il est vivement recommandé à toutes les personnes s’étant un jour arrêtées, rêveuse, devant l’énorme enseigne « Duluc – Détective privé » rue du Louvre, de ne surtout pas manquer la scène d’anthologie qui y est campée. Tous les personnages sont incarnés par Kelly Rivière, qui a un vrai talent d’écriture pour les croquer, avec un humour grinçant qui n’épargne personne, pas même elle-même. Une caricaturiste qui travaille avec tendresse mais qui manie également l’aiguillon avec maestria. Le personnage de la mère est sans doute le plus soigneusement composé, et c’est un bijou de drôlerie dont on laissera au spectateur le plaisir de découvrir les ressorts.

L’interprétation ne dessert en rien cette belle construction. Kelly Rivière se sort globalement très bien de l’incarnation physique de sa galerie de personnages – même si on sent que certains d’entre eux, secondaires dans le récit, ont été moins travaillés. Elle possède un très beau sens du rythme et un beau contrôle du masque, qui lui permettent de réussir sans aucun raté tous ses traits d’humour. Mais, au-delà, elle est d’une grande justesse de jeu, et elle se montre capable de ruptures brutales, et de bascules extrêmement fluides d’un personnage à un autre, même dans des états émotionnels antagonistes. Ce n’est pas là une mince performance, et il faut la saluer comme elle le mérite, c’est-à-dire bien bas.

Du côté de la technique, le choix d’une bande sonore très sobre convient plutôt bien à ce spectacle à mi-chemin entre l’intime et l’épique. Par contre, la création lumière est peut-être encore un peu frustre, qui fait des variations sur un éclairage fort et frontal sans que des ambiances contrastées ne se dégagent encore vraiment. La mise en scène, extrêmement dépouillée, dans un espace de jeu très réduit, invite à l’intimité de la confidence et aux petites jauges, mais peut-être pourrait-elle gagner à avoir des espaces plus clairement assignés aux différents lieux de l’action. L’occupation de l’espace scénique n’est pas encore complètement mûr. Ce sont là de très minces défauts de jeunesse, qui n’ôtent rien à l’énorme plaisir que l’on éprouve à suivre le spectacle.

Un beau morceau de théâtre, une belle histoire, à la fois drôle et émouvante, contée avec intelligence, susceptible d’ouvrir des pistes de réflexion et de trouver des échos chez ses spectateurs. Un bel équilibre entre le rire et le drame : plus encore que la scène finale, très belle, où Kelly incarne finalement son grand-père, il est à gager que les spectateurs retiendront ce morceau de sagesse livré à sa considération : « La vérité est dans le frigo ».

A voir à La Girandole (métro Croix de Chavaux, ligne 9) jusqu’au 18 février. Attention : un certain nombre de dialogues sont en anglais (simple), pas forcément traduits ensuite, de sorte qu’il vaut mieux entendre la langue pour parfaitement profiter du spectacle.

Écriture, jeu, mise en scène : Kelly Rivière
Collaboration artistique : Jalie Barcilon, David Jungman, Suzanne Marrot, Sarah Siré
visuel: (c) Benjamin Chauvet

Infos pratiques

Centre Atlantique de la Photographie
Opéra de Montpellier
Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale.Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub.Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival.CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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