Théâtre
« 15% » au Théâtre des Amandiers : crise à la bourse, comédiens à la rescousse

« 15% » au Théâtre des Amandiers : crise à la bourse, comédiens à la rescousse

15 janvier 2014 | PAR Geoffrey Nabavian

A voir, au Théâtre des Amandiers de Nanterre jusqu’au 24 janvier : 15%. Présenté au Festival d’Avignon 2012, ce spectacle très moderne signé Bruno Meyssat se déroule dans une grande salle blanche qui s’apparente à une bourse, rapidement mise sens dessus dessous. But du metteur en scène: nous offrir, au lieu d’un texte et de personnages, des symboles et des images sur lesquels amener nos propres projections. Entreprise plutôt réussie.

[rating=3]

15 % est un spectacle sur la crise économique. Sur scène, des ordinateurs, des chevalets, des grands panneaux et des tentes aussi. Et des interprètes en costume deux pièces, avec des cravates. On est en plein dans l’univers d’une bourse, qui va d’abord, sous nos yeux, tourner à plein régime, puis forcément, chuter. Mais dans cette bourse, les documents papier sont détruits à la tondeuse à gazon ; les traders se déplacent avec une tronçonneuse devant eux ; les rendez-vous avec les supérieurs ont lieu en équipement de football américain ; les licenciements se font au papier alu ; les tout-puissants font des sculptures avec des morceaux de sucre, qui finissent par fondre ; et la peur règne.

On l’aura compris, le spectacle communique son sens par des symboles et des numéros gestuels. La part textuelle est infime, la parole est très rare dans cette bourse. L’intensité variable des actes physiques amène à deviner une trame, de toute façon prévisible : peinture d’une structure qui fonctionne bien tout en enlevant aux gens leurs maisons, chute spectaculaire du marché, panique, tentative de remontée…Les papiers réduits en miettes envahissent tout, des tentes sont amenées dans la bourse, le désordre s’installe. Même si on connaît l’arrière-plan, est-on en droit de se sentir perdu devant ce spectacle ? Non, car il est le plus souvent stimulant. A ce titre, les personnes à saluer sont les interprètes.

Une troupe de choix est réunie pour nous. Tout d’abord, Frédéric Leidgens, l’un des comédiens fétiches de Stanislas Nordey, qui prend en charge un personnage-pivot : celui qui souffre. Tantôt particulier, tantôt trader, il n’en finit pas d’enchaîner les coups durs : particulier, on le force à chausser des lunettes de plongée dans lesquelles a été versée une substance sortie d’une flasque à alcool, afin qu’il s’aveugle ; trader, on le met dehors, on lui découpe sa chemise aux ciseaux, et on finit par l’envelopper dans du papier aluminium. Grands yeux délavés, corps sec, Frédéric Leidgens incarne cette figure avec abnégation. Il y a ensuite deux autres entités, incarnées par deux excellents comédiens qui furent des familiers de Stanislas Nordey également –lorsque ce dernier assura la direction du Théâtre Gérard-Philippe de Saint-Denis, c’est lui qui fit connaître Bruno Meyssat. La figure de « celui pour qui ça marche » est prise en charge par Jean-Jacques Simonian et sa voix enjouée : un passage textuel où il évoque sa mère, mise à la maison de retraite dans l’unique but de faire perdre un pari à un collègue de bourse, reste savoureux. Il a un subordonné, joué par Gaël Baron et sa physicalité impressionnante : tantôt il fait le chien, tantôt il reste au sol en brandissant des cannes de golf. Une comédienne excellente également, Elisabeth Doll, incarne la sœur de celui pour qui ça marche. Grâce à eux, l’un des buts est atteint : représenter les mécanismes financiers et les passions humaines qui s’y engagent. Ils ne parlent pas, ils se contentent d’agir. Mais l’humain est là, les interprètes le donnent à sentir.

Le spectacle, lui, est un peu long. Il ne dure qu’une heure et vingt minutes, mais après quarante-cinq minutes prenantes, les symboles s’épuisent, et on commence à se perdre ou à se détacher des comédiens. Les scènes individuelles se font peu marquantes. Jusqu’à cette séquence étonnante où les chemises sont mouillées, et les traders comme cloués au pilori, dans un silence absolu. L’atmosphère étrange et sensible revient. Et comme souvent, les scènes chorales sont les meilleures : l’ouverture se faisait sur une chorégraphie sans musique, et la fin réutilise le procédé avec un fond sonore.

D’autre part, Bruno Meyssat aimerait nous amener à comprendre la crise des subprimes. Le spectacle est parsemé de phrases d’économistes et de chercheurs. Mais l’aspect pédagogique n’est pas le plus développé, chaque spectateur devant faire sa cuisine lui-même.

15% ne livre pas tous les sens des symboles qu’il propose. C’est au spectateur d’accepter ou pas de jouer. S’il s’y risque, il sortira content a priori : le spectacle sait faire naître l’émotion. Au vu de la thématique, c’est déjà pas mal.

15%, un spectacle de Bruno Meyssat.

Visuel : 15 % © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Infos pratiques

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