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L’Urbex : C’est mon fort !

L’Urbex : C’est mon fort !

16 mai 2018 | PAR Agnes Polloni

Urbex est un mot qui désigne l’abréviation de l’exploration urbaine, une véritable découverte de lieux mélangeant interdit et inédit. L’essai de cette pratique laisse une sensation mitigée et des frémissements assurés. 

 

Quelques clics sur internet, un article culturel identifie plusieurs lieux insolites à tenter, le site est choisi niché dans une petite ville des Yvelines.En route pour le Fort-du-Buc, un ancien fort militaire construit en 1879, laissé à l’état d’abandon devenu un lieu d’entrainement du GIGN et des forces armées. Cette discipline nécessite une tenue adéquate, des vêtements de sport et des baskets en mauvais état, de l’eau et une lampe torche sont obligatoires.

Gravir le premier accès : l’épopée.

Garé devant la grille d’entrée évidemment cadenassée, la principale difficulté repose sur une grille de 5 mètres de haut, enroulée de fils barbelés.L’entrée comporte un détail perturbant à son extrémité : une tombe décorée de manière naïve mais touchante, de fleurs et de petits cailloux. L’escalade de la grille d’entrée n’est pas de tout repos,  un jeu de souplesse s’improvise tantôt sur les fils barbelés tantôt sur les branches en hauteur, pantalon déchiré dès le début de ce sport de haut niveau. L’Urbex, c’est de la marche sans réellement savoir si la direction empruntée mène au monument, il est fréquent d’être désorienté, et même de se diriger à contre-sens. Accompagnée d’un habitué, ce dernier me confie retourner deux à trois fois sur un terrain, avant de trouver des accès viables. La traversée débute par un sentier forestier, où certains arbres sont parfois déracinés, menant à une entreprise complètement délabrée. La nature a reprit ses droits dans ces infrastructures, les plafonds se sont écroulés, le carrelage est arraché, une mousse jaunâtre pend du plafond, des écrits faisant l’apologie du diable figurent à coté de dessins du personnage de jeu-vidéo Mario. Au détour d’un hall où plane une forte odeur d’alcool, des éclats de rires retentissent. Un barbu aux cheveux longs et lunettes rondes, joint à la main est accompagné d’une jeune femme aux cheveux roses. Inoffensifs et incroyablement serviables, nos joyeux lurons nous indiquent la bonne direction, par chance le fort est à proximité. Dans le jargon, ils sont appelés « les urbexeurs », un dénominateur commun à ces adeptes de l’exploration, ils sont ce que les cataphiles sont aux catacombes de Paris. 

Une immersion oscillant entre l’angoisse et l’émerveillement.

Érigé en fin 19ème siècle lors de l’occupation prussienne, il servait de rempart à l’ennemi, mis en place sous le système Séré-de-Rivières. Une construction loin d’être isolée, 18 forts furent bâtis aux alentours de 1874 et 1881. Le Fort du Buc se dresse face à nous, mystique, gigantesque et empreint d’histoire.Vanté de sa  taille importante, à l’intérieur 56 chambres sont ravagées par le temps, de l’extérieur le cadre offre une vision cauchemardesque. Les couloirs sont parsemés d’une poussière flottante, tandis qu’à la lueur des lampes torches, des dessins de clowns et tags anarchistes ont envahit les murs. D’autres présagent une mort imminente, ce qui tranche fortement de certaines oeuvres picturales très colorées, sur des murs de couleur blanche à l’origine. Des âmes d’artistes torturés ou talentueux se sont emparés de ce lieu pour lui insuffler une allure effrayante et mystérieuse, une émotion partagée par celui qui m’accompagne, pourtant habitué de ces explorations. L’excursion se poursuit dans des couloirs très étroits reliant des chambres entre-elles, dans une salle extrêmement sombre des trappes conduisent à des sous-sol qui avaient pour but de permettre d’évacuer le lieu rapidement.  À maintes reprises des tunnels volontairement cimentés ont été enfoncés, un système de remonte-charge a même été refait. Le long d’une galerie des pièces se superposent les unes aux autres, le seul élément qui diffère est la dimension et l’entretien fait des « visiteurs ». Les écuries situées au sous-sol sont alternativement remplies de canettes de bières, ou étrangement vides, ensevelies sous le sable.Certains individus s’imprègnent du lieu pour le remodeler d’une manière aussi bien artistique que contemporaine. 

L’Urbex : bien plus qu’une tendance. 

Ce genre d’expédition ne laisse personne de marbre, l’adrénaline et la volonté de s’aventurer dans une zone interdite est l’une des raisons évoquée par Mathias, urbexeur débutant : « Je me sens libéré du monde extérieur, l’histoire du lieu est en général chargée et le fait qu’il soit encore visité me procure une excitation qui me pousse à continuer. De plus, j’aime ce qui est sombre. » Il est difficile d’établir un profil type de ces curieux en quête de sensations forte, la raison première évoquée est la passion de l’histoire de monuments anciens et de paysages pittoresques. Ils sont nombreux sur les réseaux sociaux à partager leur expériences à travers des chaines comme Urban Explorer sur Youtube ou encore le blog Urbex Session, où l’avancée du parcours est filmée et commentée en temps réel. Un réseau qui s’est densifié et développé ces dernières années en France, donnant des conseils aux amateurs qui démarrent sur le matériel vestimentaire et technique. Cette exposition sur internet reste cependant partielle car cette passion est avant tout illégale. Des règles importantes à ne pas oublier, car l’attirail d’un urbexeur peut porter à confusion et laisser penser qu’il s’agit d’un cambrioleur, un voisin suspicieux et l’aventure se termine en garde à vue pour plusieurs heures. Discrétion et respect des lieux sont les valeurs prônées, les indices communiquées sont faibles, les débutants obtiendront une carte numérique qui reste « un travail mâché » pour les férus de cette pratique. Des recherches poussées, et la volonté d’apprendre sur ces lieux prime avant tout comme l’explique Krilian sur le blog Instinct Voyageur : « Il faut clairement commencer seul et faire ses preuves pour montrer qu’on n’est pas un ado en mal de sensations fortes. » Les réseaux sociaux ces dernières années ont été le vecteur de l’activité, tenue secrète à l’origine. La crainte ressentie de cette communauté sont des urbexeurs déguisés, venus piller des manoirs possédant encore des objets de valeur. Paradoxalement, il est bien vu de demander des informations sur un lieu en ruine voire le filmer, ce geste peut permettre une mobilisation pour le réhabiliter, et donc la sauvegarde du patrimoine. À peu de choses près, les urbexeurs sont des amoureux du patrimoine, à la différence que leur musée est obscur et silencieux. 

 

Crédit Images : ©Agnès Polloni

Agnès Polloni

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