Frédéric Ferrer nous parle de Borderline(s) investigation #1 – les limites

9 novembre 2018 Par
Amelie Blaustein Niddam
| 0 commentaires

Du 4 au 8 décembre 2018, Frédéric Ferrer présente à la Villette, Borderlines investigation #1, une conférence-pièce de théâtre singulière et absurde.

.

Vous êtes connu pour mettre de la géographie dans vos performances ? Est-ce que ce sera le cas au mois de décembre à la Villette ?
Oui, car il s’agira d’une enquête sur les limites du monde et du vivant, qui mettent en jeu le devenir du système-terre et le devenir de notre espèce elle-même sur terre, à travers l’effondrement en cours de notre civilisation et des écosystèmes. Bref que des questions joyeuses qui sont éminemment géographiques !

La conférence est devenue un genre très utilisé dans la performance, selon vous pourquoi ?
Parce que la conférence fraye en permanence avec le réel et qu’il y a je crois un besoin urgent de questionner le réel en ce moment, c’est-à-dire l’état du monde, des connaissances, des impasses, les possibilités de s’inventer autrement sur terre, pour répondre aux défis immenses que posent par exemple la sixième extinction de masse du vivant qui pourrait bien nous emporter. Or les conférences permettent souvent d’interroger le champ du savoir ou de l’expérience, et ouvrent de nouvelles possibilités de se penser dans le monde. Et dans l’art, ces formes sont devenues aussi l’un des procédés les plus importants je crois du questionnement de l’art lui-même, du théâtre que nous faisons et des récits que nous proposons, et du monde. Elles véhiculent en effet des contenus singuliers, qui échappent à l’académisme et invitent à des voyages intellectuels et sensibles qui ne sont en général pas proposés dans les institutions du savoir. D’où leur absolue nécessité.

Et vous, pourquoi passez-vous par là ?
J’aime cette forme car elle me permet de travailler sur les questions qui m’intéressent et d’explorer en toute liberté de nouveaux récits possibles en allant à la rencontre des territoires et de ceux qui y vivent, y travaillent et/ou les pensent dans des laboratoires de recherche. Elles m’autorisent à dérouler et enrouler en permanence l’espace et le temps en inventant de nouveaux chemins. Elles me permettent d’être un explorateur ! Et puis j’aime l’oralité. C’est un théâtre qui me convient. J’utilise une sorte de « dramaturgie du Powerpoint » et par ce dispositif je mets en oeuvre un glissement progressif, au fur et à mesure des slides, afin que le raisonnement et le récit puissent dévisser et se décaler, et in fine devenir absurdes ou idiots. Car j’aime l’idiotie et l’absurdité. C’est une manière de regarder le monde qui me convient.
Je revois encore dans ce vieil amphi de l’Institut de géographie il y a maintenant 30 ans, ce vieux mandarin de la Sorbonne, « pape » de l’Ecole française d’Extrême-Orient, spécialiste de l’Asie du Sud Est, qui nous parlait en détails du Cambodge, où il n’était pas retourné depuis les khmers rouges. Il nous racontait les paysages, le travail des pêcheurs sur le lac Tonlé Sap et il avait déroulé une vieille carte du Cambodge aussi vieille que lui, pour nous montrer la localisation exacte du lieu. Et tout en nous parlant de la splendeur perdue du Cambodge et de sa tragédie, il a ensuite ré-enroulé sa carte, et sa cravate s’est prise dans le rouleau. Et ne voulant sans doute pas montrer le petit problème de sa situation personnelle actuelle, il continua malgré tout son récit passionné et tragique, le Cambodge coincé maintenant sous son menton. Tout est là. Et tout part de là.

Vous allez questionner les frontières, pourquoi ?
Plus encore que les frontières, les limites. Parce que nous atteignons aujourd’hui des limites, de toutes parts, et que cela m’intéresse et m’amuse beaucoup de les questionner.

Vous ne serez pas seul en scène, qui intervient dans cette performance ?
Hélène Schwartz, Karina Beuthe Orr, Guarani Feitosa et moi-même, avec les complicités actives de Claire Gras, Clarice Boyriven, Samuel Sérandour et Paco Galan.