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[Critique] Tragedy of a Friendship à l’Opéra de Lille : Jan Fabre dissèque la relation Wagner – Nietzsche dans un spectacle marathon

[Critique] Tragedy of a Friendship à l’Opéra de Lille : Jan Fabre dissèque la relation Wagner – Nietzsche dans un spectacle marathon

25 novembre 2013 | PAR Audrey Chaix

 

À Lille, Jan Fabre est à l’honneur en cette fin d’année, au cœur d’une exposition au Palais des Beaux Arts. L’artiste belge est également l’un des invités du festival NEXT avec son spectacle Tragedy of a Friendship, présenté au printemps dernier au Théâtre de la Ville. Sur la scène de l’Opéra de Lille, Jan Fabre explore l’amitié tumultueuse qui a uni Richard Wagner et Friedrich Nietzsche à la fin du 19e siècle : c’est surtout Wagner, cependant,  qui intéresse Fabre ici, beaucoup plus que le philosophe. Le programme de la soirée annonce la couleur : Jan Fabre s’explique une bonne fois pour toutes avec Wagner dans ce spectacle de 3h20, véritable marathon. 

C’est en effet l’œuvre de Wagner qui structure celle de Fabre : treize tableaux qui portent chacun les noms d’opéras de Wagner, présentés dans l’ordre chronologique. À chaque opéra correspond une saynète interprétée par les performers de Troubleyn. La partition est composée d’extraits des opéras en question, d’une création originale de Moritz Eggert, et de passages chantés a cappella par Lies Vandewege et Hans Peter Janssens, formidables interprètes. Si Nietzsche apparaît dès le départ en remettant en cause la véritable vénération vouée à Wagner, dont le nom est répété comme une incantation par ses fans, il n’a pas la même importance que Wagner sur l’ensemble du spectacle, qui prend vite l’apparence d’une variation sur les œuvres du compositeur de Bayreuth.

Chaque scène est donc l’interprétation personnelle que porte Jan Fabre sur les opéras de Wagner. Certaines d’entre elles sont particulièrement réussies et semblent traduire une véritable vision. C’est le cas dans L’Or du Rhin, où des jeunes femmes échappent à l’étreinte d’hommes qui semblent vouloir les enlever, fuient avec de plus en plus de difficultés pour avancer sur le devant de la scène et prendre une goulée d’air frais avant d’être à nouveau happées par leurs bourreaux. Répété à l’envi, ce mouvement rappelle le Jan Fabre de The Power of Theatrical Madness (présenté dans l’édition 2012 de NEXT) et fait de ces femmes des sirènes tout droit sorties du Rhin. On retiendra aussi la poésie pleine d’humour de Tannhaüser : la chanteuse Lies Vandewege, masturbée par deux jeunes femmes coiffées de hauts chapeaux pointus, laisse échapper des notes de plaisir, que capturent les deux petits Pierrot à l’aide de sacs en plastique. Sexualité presque asexuée, qui laisse place à une saynète pleine d’humour.

D’autres scènes sont plus difficilement supportables et provoquent la fuite de certains spectateurs. Surtout ce viol d’une femme par deux hommes, qui la prennent par devant, par derrière, avant de la dépecer pour lui faire manger sa propre peau. Ou bien Le Crépuscule des Dieux, où les performers de Troubleyn se contorsionnent de douleur, comme victimes d’un bûcher, arrachent de leurs corps ce qui semble être leur peau de grands brûlés, avant de mimer une scène d’orgie charnelle qui les pousse à l’épuisement.

La mythologie chère à Jan Fabre se nourrit ici de la mythologie wagnérienne pour entremêler des thèmes aussi forts que la souffrance, la violence, la sexualité, l’art, la musique… Si certaines scènes sont à la limite du supportable, et si le tout est sûrement trop long, certaines images restent gravées pour longtemps dans l’esprit du spectateur qui aura trouvé la force de rester jusqu’au bout. Ne serait-ce que pour donner aux performers de la compagnie Troubleyn l’ovation qu’ils méritent. Car ce sont eux, les véritables héros wagnérien de Tragedy of a Friendship : au même titre que des athlètes de haut niveau, ils livrent ici une performance physique, font violence à leur corps pour mieux servir le propos de Jan Fabre. Bravo à eux.

Photos : © Wonge Bergman

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Audrey Chaix
Professionnelle de la communication, Audrey a fait des études d'anglais et de communication à la Sorbonne et au CELSA avant de partir vivre à Lille. Passionnée par le spectacle vivant, en particulier le théâtre, mais aussi la danse ou l'opéra, elle écume les salles de spectacle de part et d'autre de la frontière franco-belgo-britannique. @audreyvchaix photo : maxime dufour photographies.

One thought on “[Critique] Tragedy of a Friendship à l’Opéra de Lille : Jan Fabre dissèque la relation Wagner – Nietzsche dans un spectacle marathon”

Commentaire(s)

  • JP

    Lamentable ! Et aucune réaction du public, tout au moins à Bruges, pour le viol d’une femme sur scène, incompréhensible …

    décembre 11, 2013 at 23 h 45 min

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