Spectacles

« Tragedy of a Friendship », Jan Fabre se dédouble au Théâtre de la Ville

30 mai 2013 | PAR Amelie Blaustein Niddam

2013 fête le bicentenaire de la naissance de Richard Wagner, partout, les représentations hommages au concepteur de « l’art total » fleurissent. Et c’est en réponse à une demande de l’Opéra de Flandres à Jan Fabre qu’est né Tragedy of a Friendship, un spectacle fleuve (3h20) sur les tiraillements du « moi ».

Sans titre

Jan Fabre a deux personnages, l’Empereur de la perte et le Guerrier de la beauté. Tout son travail depuis les années 80 est ancré dans cette dualité entre deux identités. Lui majestueux, aux spectacles écœurants et fascinants : des fresques comme Histoire des LarmesOrgie de la tolérance viennent écarteler l’humain et en montrer tout son cloaque dans une esthétique superbe. En opposition, son autre facette le représente dans un ego troublé, il est une sculpture riante mais figée en statue d’or (L’homme qui pleure et qui rit) ou, à taille réduite, la tête écrasée dans un tableau de Rogier Van der Weyden (Je me vide de moi-même ). Celui qui sculpte les os (Bruges 3004 (Ange en os)) et maîtrise l’art de la métamorphose en faisant des dépouilles de scarabées le décor somptueux du plafond de la salle des Glaces du Palais Royal de Bruxelles n’a de cesse de tenter de transcender la vacuité et la saleté humaine en chef-d’œuvre.

Avec cette création, Tragedy of a Friendship, la part performative semble n’intervenir qu’à la marge. La ligne reste la même mais la forme change en s’ancrant dans une prise de distance avec son travail sur les limites du corps.  En surface, il s’agit de raconter l’histoire d’amitié entre Wagner et Nietzsche. L’un exubérant, l’autre désabusé. Wagner est la coqueluche, Nietzsche le solitaire. En profondeur il s’agit de s’interroger sur « la tragédie de toute expression artistique ».

Sur un plateau au parquet de bois, deux cônes comme des boules de neige à taille humaine se remplissent de fumée et accueilleront bientôt des danseurs. Ce spectacle se compose de musique, écrite par le compositeur allemand Moritz Eggert et enregistrée par l’orchestre symphonique de l’Opéra de Flandres, du texte de Stefan Hertmans et de la chorégraphie de Jan Fabre. Douze artistes, dont deux chanteurs, la soprano Lies Vandewege et le ténor Hans Peter Jansses vont circuler dans une traduction des tubes de Wagner. Ses quinze opéras sont passés au crible et réinterprétés avec force de symboles ( « L’Anneau du Nibelung », « Le Vaisseau fantôme », « La Chevauchée des Walkyries » …)

La seule force de ce spectacle se niche dans l’interprétation, c’est avec humour et justesse que Fabre sait prendre les choses au pied de la lettre et la première partie de la pièce enchante complètement. Nietzsche hurle son mépris pour la confiance, les femmes sont des « serpents » qui muent, réellement, dans un geste en demi-pointe, les genoux en avant, le dos en arrière, équilibre fragile et solide, éblouissant. Les corps brûlent, bougies à l’appui, frisant la scène Sado-Maso. Éblouissant aussi.

Oui, éblouissant, le mot n’est pas de trop concernant la performance des danseurs-comédiens. Comme toujours, ils sont poussés à bout dans une maîtrise mettant en avant leurs bases très classiques et leurs statuts d’athlètes. Quand Wagner, dans une scène formidable, pète les plombs, quand sa tête est prête à exploser, l’acte est symbolisé par un étau : c’est du haut du crâne que les danseurs se relèvent dans un rebond… fou.

Ensuite, la longueur devient langueur et l’ennui se fait pesant. Si l’esthétique est parfaite, le spectacle manque de hargne. C’est un Fabre « soft » qui se déploie pendant plus de trois heures et des poussières. Pourtant, il faut attendre la dernière scène, celle-là, sera totalement engagée et critique, violente et juste. Malheureusement, ce n’est que par touches (ha, la jolie petite graine qui bien arrosée fait pousser des roses rouges au sexe des femmes) que la beauté vient.

A vouloir réinterpréter tout Wagner dans une position existentialiste, Jan Fabre sert un spectacle qui lui ressemble peu. Celui chez qui l’écriture touche normalement les entrailles de celui qui l’écoute ne fait, avec Tragedy of a Friendship qu’effleurer l’échine.

Visuel : (c) TDV

Infos pratiques

Centre Pierre Cardinal (festival Les Musicales)
Le Théâtre de l’Athénée
Marie Boëda

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *