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Un récital qui évolue et se renouvelle : « Frères » avec Jérôme Boutillier et Julien Dran à Hattonchatel

Un récital qui évolue et se renouvelle : « Frères » avec Jérôme Boutillier et Julien Dran à Hattonchatel

05 octobre 2022 | PAR Philippe Manoli

En clôture du 8e festival Musique aux Mirabelles, la collégiale Saint-Maur d’Hattonchatel, dans la Meuse, accueillait dimanche 2 octobre une nouvelle mouture du récital « Frères » que Jérôme Boutillier et Julien Dran avaient créé en streaming avec Mathieu Pordoy au piano depuis l’Opéra de Vichy en novembre 2020.

Un récital expliqué par le menu

C’est un Jérôme Boutillier hâbleur et pédagogue qui a pris en charge la présentation de chaque situation au fil du récital, en véritable cicérone, avec une voix parlée aux harmoniques graves impressionnantes. Frédéric Chaslin prenait le relais parfois avec humour en lieu et place de Julien Dran qui se préservait pour le chant. On se serait cru dans Carmen (« L’un parle bien, l’autre se tait ») et le public n’en a pas tenu rigueur au ténor, lui offrant un rappel dès son premier air solo.

La difficulté d’un tel récital réside dans le fait d’alterner les langues, les compositeurs et surtout les positions vocales différentes, en fonction de la typologie de rôles, qui n’ont pas été prévues pour ainsi s’enchainer. Passer de Nemorino à Rodolfo ou de Dulcamara à Zurga n’a rien d’aisé, mais bien malin serait le spectateur qui a pu déceler la moindre difficulté chez les deux chanteurs, qui ont fait fi tant du froid que de la résonance complexe typique d’un tel lieu pour offrir une leçon de chant magistrale sur plus d’une heure et demie.

D’un récital l’autre

Organisé autour de la musique Bizet, ainsi que de Donizetti, Rossini et Verdi, le récital carte de visite s’est ici quelque peu transformé : si Bizet est toujours là, le Rossini italien est passé à la trappe, Donizetti a été réduit et Tchaikovsky a fait son apparition, comme Mozart et Gounod, tandis que le Verdi en français cédait la place à l’italien.

Le duo Nemorino / Dulcamara fait office de mise en bouche, à la fois sur le plan dramatique et sur le plan vocal, permettant aux chanteurs de prendre la mesure de l’acoustique du lieu, et d’exprimer par leur langage corporel le caractère des personnages : la roublardise du charlatan plein de suffisance face à l’ingénuité solaire du jeune paysan. Le jeu de Jérôme Boutillier donne le parfait contrepoint comique à celui de Julien Dran. La volubilité rythmique du duo est remarquablement exprimée par le jeu à la fois rigoureux et coloré du maestro Chaslin, et les chanteurs font d’emblée étalage de leurs capacités de coloration : à la candeur suppliante d’« Un Zecchin ! Null’ altro ho qua » du ténor répond la suffisance boursoufflée d’« Ecco il magico liquore » chez le baryton, et si déjà leurs lignes vocales s’entremêlent délicatement dans « Elisir di tal bonta !/ Ma un eguale, in verita », ce n’est encore que pour dénoter la fausseté d’une relation fondée sur la tromperie.

Amici e rivale

À l’opposé, le duo des Pêcheurs de perles de Bizet met en présence des rivaux encore sincères et prêts à le rester aussi longtemps que possible. Ici le baryton quitte le chant sillabato donizettien pour rejoindre le ténor sur les rives délicates de longues phrases legatissimo qui saisissent l’auditeur dès le récitatif : quand Julien Dran entonne « Zurga, quand tous deux nous toucherons à l’âge Où les rêves des jours passés De notre âme sont effacés », l’assistance réalise qu’il n’est pas pour rien le meilleur titulaire du rôle aujourd’hui. La lumineuse chaleur d’un timbre de miel irradie jusqu’à se concentrer dans la mezza voce d’« aux portes de Candi », porté par une diction d’une pureté rare. Jérôme Boutillier lui répond par la même mezza voce : « Dans l’air par la brise attiédi » qui les porte vers les embrassades du duo « Oui, c’est elle, c’est la déesse », aveu conjoint d’un amour commun et pourtant exclusif l’un de l’autre, même si pour l’heure leurs timbres se mêlent encore dans l’aigu piano de « rester amis » comme dans celui, fortissimo, de « jusqu’à la mort ».

La romance de Nadir qui suit est un moment de suspension, miracle à chaque fois renouvelé par le ténor bordelais. Le récitatif chargé de remords mène aux longues phrases en voix mixte qui nous transportent, nous aussi « dans l’espace », grâce aux sublimes diminuendi (« Folle ivresse ! Doux rêve »). La longueur de souffle du ténor permet des colorations inouïes qui abolissent le temps. « Charmant souvenir », vraiment, qui vaut à Julien Dran un rappel mérité qu’il partage avec son accompagnateur!

Pour ce qui est d’être frère, Valentin se pose là : mais c’est en frère de Marguerite qu’il prie et ce sera finalement pour leur malheur à tous deux, dans le Faust de Gounod. Armé d’un legato de classe, Jérôme Boutillier affronte l’air avec une diction d’une grande netteté et d’un mordant stupéfiant. La voix est parfaitement structurée sur des registres soudés, le grave est d’une densité de timbre formidable, les aigus sont percutants et clairs, et un phrasé digne des grands modèles du passé lui permet de donner aux accents de ce terrible chaperon de faux airs de noble compagnon.

Fratelli di Svizzera

Le duo du Guillaume Tell de Rossini nous ramène alors vers des rythmes plus vifs. C’est un rapport fraternel qui s’y développe, Arnold avouant ses sentiments pour Mathilde, fille du tyran Gessler à Guillaume, chef des insurgés helvètes qui reçoit l’aveu avec circonspection, faisant valoir les difficultés politiques qu’il pose. Tandis que Jérôme Boutillier offre la pleine pâte de son instrument (« L’approche d’un ami n’arrête point ta fuite? »), Julien Dran escalade les sommets aigus de la partition avec une aisance confondante : une demi-douzaine de contre-uts flamboyants fusent parmi les cavalcades de la partition rossinienne (« Mathilde, idole de mon âme »), et le baryton le rejoint sur les pentes escarpées de l’aigu à découvert (« Mais je connais le poids des fers ») à la fin de ce duo des plus grisants.

Pour clore la première partie, c’est une amitié teintée d’une compassion mieux partagée qui se donne à voir dans le duo Rodolfo/Marcello du quatrième acte de La Bohème de Puccini : deux cœurs malheureux se réchauffent l’un l’autre à la lueur de leurs pauvres chandelles. Le lyrisme puccinien est plus immédiat, fondé sur l’impact franc des timbres. Si au départ dans « O Mimi, piu non torni », les deux voix s’élèvent d’abord en parallèle comme leurs amours respectives y invitent, c’est à l’unisson qu’ils finissent dans « E tu, cuffietta lieve/ e n’esce di Musetta », jusqu’au piano délicat de « morto amor/il mio cor » où leurs timbres se fondent, ainsi qu’à ceux de l’instrument de Frédéric Chaslin.

Après dix minutes de pause, le récital reprend avec le duo des Nozze di Figaro de Mozart, « Crudel, perché finora », où Julie Cherrier Hoffmann apporte la douceur d’un timbre sombre et lumineux, mutine dans le jeu de dupes avec le comte carnassier de Jérôme Boutillier.

Sans doute la pause explique-t-elle le retour à Guillaume Tell en cet instant : les multiples uts de l’aria et de sa cabalette auraient été difficiles à enchainer avec ceux du duo en première partie. Après un récitatif délié et touchant, Julien Dran aborde les sommets progressifs d’« Asile héréditaire », mettant à nu le déchirement du personnage disant adieu aux « murs chéris ». Si celle-ci ne culmine que sur un unique ut, la cabalette « Amis, secondez ma vengeance » en offre cinq, dont le ténor se joue sans la moindre crispation, avec toute l’élégance qui le caractérise, terminant sur un « Aux armes ! » scintillant, déclenchant la clameur du public.

Jérôme Boutillier lui apporte plutôt une touchante émotion dans la déclaration d’amour du prince Yeletzky dans La Dame de pique de Tchaikowski. L’archet à la corde, le baryton utilise toutes les ressources de son instrument, admirablement secondé par Frédéric Chaslin au lyrisme fluide et volubile, depuis les « dolzhen, dolzhen » déchirants, jusqu’au brillant sol couronnant la reprise de l’air, après la prise de conscience de l’échec de sa déclaration amoureuse, qui se finit dans un mineur désespéré, avec une messa di voce d’école sur « doviertes mniè! ».

Descends sur eux ton ombre

La séquence qui suit développe le rôle de Faust dans lequel Julien Dran va débuter en mars à Limoges puis Vichy. Frédéric Chaslin en profite pour nous livrer en introduction une analyse étonnante du double sens que prenait pour les librettistes de l’époque le mot « demeure » dans la cavatine de Faust : plus qu’un nom se référant à la maison de Marguerite, il faut y voir un double sens verbal, un impératif pour la jeune fille, sommée de demeurer « chaste et pure ». L’aria est parfaitement maîtrisée par Julien Dran, avec un éventail de nuances très large : la suspension de « que de félicité », la délicatesse de « cet ange des cieux », l’éclat iridescent d’un ut superbement mixé, mais aussi une diction qui permet de saisir des mots qu’on entend rarement de façon claire comme « enveloppant son âme ». Mais le rôle ne se réduit pas à l’aria, et le personnage se dessine mieux encore dans la longue scène du jardin, qui prend un relief tout particulier, chantée ainsi dans une église. Les graves caverneux de Jérôme Boutillier font frissonner le public quand il entonne « Ô nuit, étends sur eux ton ombre » caché derrière l’imposant maître-autel de la collégiale. Ce diable-là se joue des regards, et pèse de sa présence inquiétante sur le duo des amants, au cours duquel Julien Dran fait étalage d’un lyrisme idéal : le galbe de « laisse-moi contempler ton visage », la mezza voce de « dans un nuage », font vite fondre Julie Cherrier Hoffmann, qui répond par les irisations d’un timbre rond et brillant dans l’extase d’« enivrante langueur ». Puis les deux voix se rejoignent et se fondent dans l’évocation pianissimo de la joie « éternelle », préfigurant la « nuit d’amour » que le Faust de Dran appelle de ses vœux avec une fascinante délicatesse.

Frédéric Chaslin, Julie Cherrier Hoffmann, Julien Dran, Jérôme Boutillier

Verdi conclut le récital, non seulement du fait du paroxysme des sentiments présentés, mais aussi parce que vocalement ce répertoire est si exigeant qu’il vaut mieux en faire un épilogue. Jérôme Boutillier incarne alors la jalousie dévorante de Ford dans « E sogno o realta ? » de Falstaff. L’impact de ses imprécations est sidérant. Accompagné par un piano crépitant et éruptif, il voue aux gémonies le « demonio » de la femme adultère, faisant claquer les consonnes acérées de « babbei », ulcéré par les « corna » qui lui poussent sur le front, au son des obsédants arpèges du piano. C’est déjà un Iago qu’on entrevoit derrière ce Ford, et justement c’est par le duo d’Otello « Si pel ciel » que les artistes concluent le spectacle. Certes, Julien Dran ne chantera jamais Otello. Tant pis si les appels au meurtre du général maure (« Sangue ! Sangue! ») sont plus lumineux que virulents : il ne forcera pas son instrument. Mais l’important est encore ici le lien étrange qui se noue entre la victime trop consentante de la tromperie et son tentateur : les voix se mêlent dans un inquiétant mélange de sentiments troubles, une joie cynique faite de déréliction et de dépit, « core, braccio ed anima » voués à un « dio vendicator », sur lequel les timbres une dernière fois entrent dans une délicate fusion.

Frédéric Chaslin, Julien Dran, Julie Cherrier Hoffmann et Jérôme Boutillier

C’est sur ce beau moment que se termine l’édition 2022 du Festival au Mirabelles, offrant aux spectateurs une occasion rare de côtoyer de près des artistes de la meilleure veine.

Visuels  © GM Lesquoy et Philippe Manoli

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Philippe Manoli

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